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WEF, innovation et démocratie

Extraits de la contribution de Christian Felber à « L’Autre Davos », 26 janvier 2008, Zurich. www.christian-felber.at

Cette année, le slogan du Forum à Davos était « Le pouvoir de l’innovation collaborative ».

Le Forum et ses membres ont d’ores et déjà créé de nombreuses « innovations » avec de nombreuses retombées. Par exemple, des marchés financiers extrêmement complexifiés et interdépendants. D’une part, sur les instances et sous la pression de l’industrie de la finance, les droits et libertés des acteurs financiers ont été fortement élargis, tandis que de l’autre on abandonnait obligations et recours à des mécanismes de contrôle. Au nom de la rationalité et de l’efficacité, nous disait-on. La réalité nous enseigne que la « liberté » des marchés financiers engendre l’instabilité et l’insécurité.

Les dernières innovations sont apparues dans le marché immobilier des USA. La régulation a échoué sur tous les plans :
- les banques devaient accorder des crédits à discrétion à des gens sans revenus ;
- elles pouvaient « titriser » et revendre sans réserve ces prêts à haut risque ;
- les agences de conseil ont fortement coté ces crédits malsains ;
- la libre-circulation des capitaux a permis de disperser dans le monde entier ces crédits pourris.

Les banques n’ont pas été les seules à participer à cette ronde autour du monde. Encouragés par les excellentes cotations des agences, des investisseurs mal renseignés se sont jetés sur ces crédits pourris jusqu’à l’os. C’est ainsi qu’un crédit accordé à un sans-abri de Philadelphie pour se bâtir une maison a fini en possession des services communaux de Würzburg. La globalisation du travail, sur les marchés financiers, signifie que les uns peuvent prendre n’importe quel risque à un endroit donné et charger d’autres gens, n’importe où ailleurs, de l’écluser. Ce n’est pas efficient, mais « innovant ».

Ces nouvelles ont détourné l’attention du public d’une autre nouvelle-choc : Nokia ferme un important site allemand, entraînant la perte de plus de 4’000 emplois. Bien que la firme ait empoché au total un bénéfice net de 7,2 milliards d’euros en 2007, 67% de plus que l’année précédente. Et bien que l’usine menacée de fermeture soit rentable. Et bien que les salaires ne représentent pour Nokia que 5% des coûts. Et Nokia avait reçu des contribuables allemands 60 millions d’euros de subvention.

Une autre firme, Novartis, bien connue des Suisses, a fermé un centre de recherches employant 240 chercheurs hautement qualifiés. Bien que Novartis ait réalisé en 2006 son dixième bénéfice record à la suite : 7 milliards de dollars US. Les salariés ont été avertis de leur licenciement 6 jours avant Noël par un mail avec vidéo jointe ; la vidéo se terminait par « That’s it ». Peu après Noël, Novartis publiait son onzième record à la suite, ses bénéfices bondissant de 7 à 12 milliards de dollars US.

Daniel Vasella, le directeur de Novartis, reçoit pour de telles décisions des primes d’efficacité. Jusqu’en 2006, c’était le manager le mieux payé d’Europe. 22,3 millions d’euros. En 2007, il a été largement doublé par le directeur de Porsche, Wendelin Wiedeking : ce dernier a reçu pour son EFFICACITÉ et ses RÉSULTATS 60 millions d’euros. En janvier 2007, Wiedeking avait parlé, dans le Bild, de « guerre économique » parce que l’UE voulait baisser le seuil d’émissions de gaz d’échappement pour les nouveaux modèles et que ceux de Porsche sont particulièrement polluants. Un homme qui incite à détruire l’environnement et déclare la guerre économique à la société si elle essaie de le modérer est le manager le mieux payé d’Europe. Selon les critères capitalistes et le jugement du marché, c’est l’homme le plus précieux d’Europe. 60 millions par an.

En Allemagne, la pauvreté s’étend. Depuis l’entrée en vigueur de Hartz 4 en 2005, la seule Bavière a vu s’ouvrir dans ses villes et villages les soupes populaires. Elles distribuent de la nourriture aux gens qui ne peuvent plus se l’acheter.

Que faut-il changer ? Les valeurs. Les motivations des acteurs économiques. Les institutions. Les lois. Les rapports de force.

Les firmes ont trop de pouvoir. Nokia et Novartis sont-elles des cas isolés regrettables ? Des brebis galeuses ? Bien sûr que non. Le problème, c’est la multinationale orientée vers le profit en tant que telle ; et la dynamique du système. D’une part, la loi exige des sociétés par actions qu’elles dégagent des bénéfices, d’autre part elles se font concurrence entre elles, ce qui les oblige à maximiser leur profit, sous peine de couler.

Quelle est l’origine de la recherche du profit ? Pourquoi les entreprises ne sont-elles pas des associations de bienfaisance en empathie les unes avec les autres, mais de brutales machines à créer du profit ? À cause d’Adam Smith : « Ce n’est pas par bienveillance que le boucher, le boulanger ou le brasseur nous fournissent nos repas, mais parce que c’est leur intérêt bien compris » écrit-il dans « La richesse des nations ».

À l’époque d’Adam Smith, il n’y avait pas de multinationales, mais presque exclusivement de petites structures économiques, des artisans, des gens travaillant seuls ou en petites entreprises. Et c’est une énorme différence. Chez Adam Smith, les ouvriers, les managers et les actionnaires formaient une communauté de personnes ; aujourd’hui on reçoit dans son courriel une vidéo de licenciement.

Dans une multinationale anonyme, les personnes physiques peuvent s’abriter derrière une personne morale. Les firmes n’ont pas de conscience morale ; elles cherchent à atteindre leur but par tous les moyens : en enfreignant la loi, en payant des amendes si ça revient moins cher, en usant de corruption (Siemens), en empêchant les régulations qui s’opposent à leur objectif principal, le profit. Pour une personne morale, respecter la loi n’est pas une obligation morale, mais économique.

Au cours des 150 dernières années, les sociétés par actions ont systématiquement écarté toutes les limitations sociales à leur recherche de profit. Jusqu’en 1856, en Grande-Bretagne (comme aux USA), les actionnaires répondaient pour la société sur leurs avoirs personnels. En 1886, la Cour Suprême des USA a accordé aux personnes morales les mêmes droits qu’aux personnes physiques. Depuis, elles peuvent s’engager politiquement, faire du lobbying, et procéder à leurs propres régulations ; depuis 1970, les firmes ont même le droit de financer ouvertement un candidat aux élections.

Si la société ou l’État souverain tente de leur imposer des régulations, elles se défendent avec bec et ongles. Être libres, pour les néolibéraux, c’est être affranchi de tout contrôle ! Un exemple : les normes onusiennes. L’ONU a dressé en 2003 un cahier des charges des standards sociaux, environnementaux, de sécurité, du droit du travail et des droits humains, de lutte contre la corruption ; malheureusement, ils n’ont pas été appliqués. Les firmes et les groupes économiques de Davos s’y opposent. Selon la Chambre de commerce internationale et l’Organisation internationale des Employeurs, les normes onusiennes « ne sont pas positives » voire sont « contre-productives ».

Ils veulent pour eux des « codes de bonne conduite » (CSR) librement choisis, à la différence de toutes les autres composantes de la société, toutes soumises à des règles contraignantes : ni les impôts, ni le Code de la route ni le respect de la propriété privée ne sont un libre choix : tous y sont tenus. Les CSR ne fonctionnent pas.

Enron était un modèle du genre. Et il a bien trompé tout le monde. Novartis passe toujours pour un modèle du genre. En 2005, Peter Ulrich, un expert suisse en éthique économique, ne tarissait pas d’éloges sur Novartis. Il créditait la firme - je cite - de « l’une des applications les plus convaincantes au monde d’un Code de bonne conduite ».

Un an plus tard, son jugement aurait sûrement été moins dithyrambique : Novartis portait plainte contre la loi indienne sur les brevets. La firme veut renforcer le monopole sur les médicaments, ce qui pourrait priver des millions de gens de l’accès à des traitements abordables, en interdisant à l’industrie pharmaceutique indienne de produire des génériques à bas prix ; la « pharmacie des pauvres » est menacée de fermeture. C’est l’une des nombreuses « innovations » des firmes du Forum. Presque 500’0000 personnes de par le monde ont protesté contre Novartis, de Ruth Dreifuss, ancienne présidente suisse, jusqu’à Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix.

On pourrait exiger l’abandon du brevetage des médicaments, le TRIPS. Mais il vient juste d’être créé, sous la pression de l’industrie pharmaceutique qui a réussi à imposer cette régulation globale. C’est l’une de ses nombreuses « innovations ». C’est pourquoi je juge insuffisant d’exiger l’abolition du TRIPS, ce qui réduira certes un peu le pouvoir des firmes pharmaceutiques, mais ne changera rien au fond du problème.

Ce que je veux dire c’est donc : les régulations ne changeront rien à l’essentiel. Même des centaines de lois sociales et fiscales, protégeant le travail et l’environnement, et d’autres régulations encore, en Suisse et en Autriche, dans l’UE et le monde entier, ne changeront rien à l’esprit des entreprises. Elles restent orientées vers le profit et continuent à se faire concurrence, et donc à croître comme par le passé et à s’évincer mutuellement, et pour cela à :
- essayer d’éliminer toutes les régulations tendant à réduire les profits,
- empêcher d’en établir de nouvelles,
- pousser à en adopter d’autres qui augmenteront les profits, comme le TRIPS.

Voici donc l’essentiel pour moi : les outils techniques visant à protéger contre les multinationales l’environnement, les droits sociaux et la fiscalité sont une bonne chose, mais ils ne suffisent pas. Il faut changer l’objectif des firmes, le fond du problème : interdire la course au profit.

En présence de simples « régulations » qui ne changent pas la funeste dynamique du système, l’économie créera des normes morales et éthiques - chacun pour soi et tous contre tous - qui déteindront inévitablement sur l’ensemble de la société. Et lui donneront une coloration néolibérale : froide, brutale, ignorant la solidarité. Plus le pouvoir des personnes morales croît, plus le comportement des personnes physiques se calque sur le leur. L’éthique capitaliste infecte le corps social. La croissance des inégalités en est la meilleure preuve.

Le manager autrichien le mieux payé gagne aujourd’hui 600 fois les 1000 euros de SMIC que nous revendiquons. Son homologue européen, 5’000 fois. Si nous laissons faire « la main invisible » du marché, dans 20 ans ce sera 35’000 fois dans l’industrie et 150’000 dans la finance, comme aux USA maintenant. Les managers justifient leurs revenus élevés par leur efficacité, mais le véritable critère, c’est le pouvoir.

Je préconise pour y remédier la formule 20-10, en référence à l’Agenda 2010 en Allemagne. Les revenus les plus élevés ne doivent pas excéder 20 fois le SMIC. Personne ne doit gagner plus de 10 millions d’euros (c’est sans doute trop, mais il faut bien commencer quelque part.) De larges majorités souhaitent d’ores et déjà limiter les inégalités, par exemple 81% des électeurs-trices de la CDU.

Un salaire plancher et plafond serait un bon début pour le modèle social européen dont nous sommes si fiers et qu’on nous vante toujours comme LE grand avantage sur les USA. Pour le moment, l’UE favorise le comportement anti-social de Nokia et la concurrence entre États européens. Ce n’est pas une communauté européenne, c’est une arène où l’on massacre la démocratie.

Les firmes de Davos ont promu cette concurrence parce qu’elles en profitent. C’est le corpus juridique délirant mis au point à Davos qui identifie l’intégration européenne à la mise en concurrence de ses membres. Un modèle européen digne de ce nom devrait élaborer des standards sociaux, fiscaux et de protection du travail élevés et ambitieux, renforcer la cogestion dans l’entreprise ainsi que la démocratie économique et réduire la durée du travail à 20 ou 30 heures hebdomadaires (le dernier tiers du chemin : nous avons déjà obtenu 40 heures au lieu de 80 ; on devrait pouvoir gagner encore 20 heures). Un « modèle social européen » digne de ce nom devrait fixer des critères de convergence contraignants non seulement budgétaires, mais aussi sociaux et écologiques.

Que l’Europe soit alors moins compétitive, on s’en moque. La compétitivité ne doit pas être le but suprême, c’est un but erroné. Si l’Europe est meilleure (plus compétitive) que les autres, ceux-ci sont nécessairement moins bons. L’Europe doit être sociale, écologique, démocratique et pacifique - et solidaire avec les autres parties du monde. C’est l’objectif d’Attac.

Traduction : Michèle Mialane, Coorditrad.

 

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Mis en ligne le 26 février 2008

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