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Un événement exemplaire

Expulsions massives de roumains hors d’Italie

On est le 2 novembre et une Romaine rentre chez elle après ses activités quotidiennes. Tout semble normal, mais, pas très loin de la station de métro, elle est attaquée et perd la vie. C’est un fait divers qui, aussi dramatique soit-il, aurait pu passer inaperçu et faire l’objet d’un entrefilet dans les journaux mais, en quelques heures, cela devient un événement de portée internationale et une tragédie de très grande ampleur.

L’agression a eu lieu, en fait, dans une partie de Rome où se trouvent des bidonvilles habités par des Roumains, et c’est précisément une habitante de ces baraquements qui accuse un autre citoyen roumain du délit. En théorie, le droit italien assure la présomption d’innocence et une accusation ne devrait pas suffire pour être considéré coupable ; d’autant plus que l’accusatrice pourrait avoir intérêt à faire ce témoignage pour prolonger son permis de séjour.

Mais cela n’arrête ni la presse – qui met le Roumain en première page comme si sa culpabilité était certaine – ni le gouvernement qui, par une procédure tout à fait exceptionnelle, se réunit le soir même en session extraordinaire pour approuver ce qu’il appelle le « paquet-sécurité » : une série de mesures qui ont pour effet l’expulsion de près de 4700 Roumains dans les 24 heures suivant le crime. Expulsion à relents de nettoyage ethnique qui viole les lois de la Communauté européenne, auxquelles on ne s’oppose pourtant pas quand elles demandent des privatisations ou des coupes budgétaires dans les dépenses publiques.

Apparemment, pour le gouvernement, quelques milliers de pauvres gens campant à la périphérie de la ville constituent un problème justifiant une mesure d’extrême urgence. Aussi incroyable que cela puisse sembler, il n’en va pas de même pour la mafia qui, quelques semaines avant, a été reconnue comme l’économie la plus florissante du pays (90 milliards d’Euro facturés, correspondants à 75% du PIB, selon “SOS IMPRESA”, une ONG qui s’occupe de criminalité organisée) et dont l’existence est depuis longtemps déjà en dehors du débat politique.

Cet événement est « exemplaire » à plus d’un titre. Tout d’abord, à propos du rôle des médias : en quelques heures, journaux et télévisions ont transformé en choc national un fait divers qui, aussi tragique soit-il, serait passé totalement inaperçu sans la publicité dont il a fait l’objet. C’est à cause de ce climat médiatique que le gouvernement a pu se réunir en session extraordinaire – ce qui a encore alimenté le sentiment d’urgence – pour approuver une série de mesures qui auraient difficilement été acceptées dans un climat normal.

Deuxièmement, la nationalité de l’accusé, qui est encore en attente de jugement et donc innocent jusqu’à preuve du contraire, a été utilisée pour orienter les peurs des citoyens. Le gouvernement italien, qui se dit de centre-gauche, a donc utilisé la vieille technique de l’ennemi commun avec le même cynisme que l’UDC, qui cherche à faire passer l’équation Noir=criminel pour gagner les élections ou qualifie de guerre contre le terrorisme l’occupation des territoires palestiniens.

Troisièmement, le gouvernement emploie la répression pour faire face à un problème social auquel il n’est pas en mesure de donner une solution politique. Ce n’est pas un hasard que les expulsions aient nécessité beaucoup d’hommes et de moyens pour faire de la mesure une véritable exhibition en bonne et due forme, une démonstration de force contre celles et ceux qui ne peuvent pas se défendre, afin de distraire l’opinion publique. Spectacle en soi, puisque la Roumanie étant membre de l’Union européenne, tous ses citoyens peuvent entrer en Italie avec un visa de touriste. Autrement dit, avant longtemps, les expulsés seront remplacés par une autre vague de migrants disposés à vivre dans des baraquements pour profiter de miettes de richesse.

En quatrième lieu, à peine deux semaine après les faits, on ne parle plus du crime. Mais quelques extrémistes de droite ont attaqué un groupe de Roumains qu’ils ont gravement blessés, il y a eu divers cas d’insultes et de marginalisation d’enfants roumains à l’école, les footballeurs roumains subissent des insultes racistes, et on est fondé à penser que de nombreux événements similaires se passent sans parvenir aux pages des journaux. La conduite du gouvernement a donc semé un ressentiment qui va accroître la violence et ne fera que donner d’autres prétextes pour continuer sur la voie de la dérive sécuritaire. De la même manière, la guerre de Bush contre le terrorisme ne sert qu’à faire naître une nouvelle génération de terroristes qui justifieront la politique d’agression américaine.

La liste pourrait être plus longue mais ce qui compte vraiment, ce n’est pas tant d’approfondir l’épisode spécifique raconté dans cet article, mais plutôt identifier une série de stratégies communes que les gouvernements, même ceux qui se définissent de gauche, emploient pour obtenir le consensus. En d’autres termes, l’événement rapporté dans cet article montre comment nos politiques ont démissionné de leur rôle de gouvernant, et se contentent de tenir l’opinion publique à distance, sans hésiter pour cela à sacrifier, si nécessaire, des minorités en difficultés.

 

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Mis en ligne le 25 novembre 2007

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