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En complément aux commentaires à chaud sur la nouvelle percée électorale de l’UDC, la réflexion qui suit cherche à inscrire le phénomène dans la durée afin d’en mieux saisir les enjeux. Elle prolonge les thèses du livre de Pietro Boschetti "La conquête du pouvoir. Essai sur la montée de l’UDC" (Zoé, 2007), tableau lumineux de l’histoire du pays depuis la Seconde Guerre mondiale, dont les médias et les politiciens ne se sont hélas que trop peu nourris durant la campagne. Le lien semble pourtant manifeste entre trois décennies de néolibéralisme, l’insécurité sociale et économique qui en découle, et l’habile récupération qu’en fait l’UDC à la faveur des transformations survenues depuis une dizaine d’années dans la presse.
Alors que plusieurs éditorialistes se félicitent du retour de l’emploi - passant bien vite sur la « qualité » des nouveaux contrats -, la réalité paraît moins rose. Si, prise dans son ensemble, l’économie suisse connaît une indéniable embellie, les disparités entre les couches sociales sautent pourtant aux yeux. C’est bien connu : les statistiques reflètent une moyenne arithmétique, au détriment des écarts sociologiques considérables entre le « haut » et le « bas ». Tandis que le nombre de personnes au revenu inférieur à 1700 francs par mois est passé de 400’000 à 600’000 (+50%) en vingt ans, la Suisse recensait 116 milliardaires en 2006, contre…17 en 1989 (+600% !). Sans oublier que derrière le taux de chômage officiel se cache un sous-emploi (employés à temps partiel voulant travailler davantage) de 9,8% des personnes actives, selon l’Office fédéral de la statistique : un indicateur essentiel de la précarisation galopante.
Annoncée par le « moins d’Etat », slogan des radicaux aux élections de 1979, cette vague de déstabilisation se décline sur le mode de la peur de l’autre depuis la votation sur l’Espace économique européen. Mais ceux qu’attire l’UDC à grand renfort d’amalgames et de préjugés (sur les baisses d’impôts prétendument favorables aux démunis, sur les « bons » et les « mauvais » étrangers, les « fainéants » ou les « méritants », les « abus », etc.) sont pris en otage : cette formation politique ne cesse d’attiser, par ses messages simplistes, l’insécurité qu’elle-même condamne pourtant. C’est le même parti se réclamant, dans son appellation germanophone, l’ami « du peuple » qui tend à démanteler la législation sociale mise en place durant les Trente Glorieuses. Opposition à la hausse des rentes AVS, réduction des prestations AI, abandon de la progressivité de l’impôt, libéralisation de l’agriculture : les exemples qui montrent l’orientation radicalement antidémocratique du parti foisonnent. Risquons une hypothèse : trop intelligents pour être racistes, les pontes de l’UDC n’utilisent la xénophobie comme carotte que pour mieux asséner des coups de bâton néolibéraux, au profit des grandes entreprises et des actionnaires millionnaires. Corollaire direct : la droite traditionnelle a beau jeu de fustiger le penchant nationaliste-conservateur de l’Union « démocratique » du « centre ». Car, pour ce qui relève non de la façade mais du cÅ“ur même de son programme, la politique sociale et économique, la grande famille bourgeoise fait preuve d’un esprit de corps à toute épreuve.
Reste le verdict des urnes : près de 30% des votants ont accordé leur suffrage à un parti tout sauf populaire. Comment expliquer un tel paradoxe ? Comment une telle imposture peut-elle exister ? D’une part, l’étude pertinente de l’institut GFS ("Le Temps" du 15 octobre) montre le risque accru, encouru par les électeurs UDC, de tomber dans le piège, vu leur formation sensiblement inférieure à celle des partisans du PS et, surtout, des Verts. D’autre part, les changements profonds survenus en dix ans dans le paysage médiatique servent de puissant tremplin aux « idées » de l’UDC. La « société du spectacle », chère à Guy Debord, déploie plus que jamais ses effets. Transformés en produits de consommation comme les autres, nombre de médias ont fait du sensationnel leur vache à lait. A la fin du XIXe siècle, Gustave Le Bon avait montré dans sa "Psychologie des foules" l’équation « affirmer-répéter-convaincre ». L’exploitation du filon faits divers (sur la délinquance juvénile, la criminalité étrangère, les violences sexuelles, les « chiens dangereux », etc.), répétés à l’envi, produit un effet de réel en termes de peur et de réflexes défensifs.
Or, comprendre, c’est compliquer, nuancer. Il est temps que la presse, l’école, le politique expliquent la relation entre violence symbolique de l’économie et violence physique des laissés-pour-compte, entre perte des solidarités sociales et repli sur soi, au lieu de transformer insidieusement la question sociale de l’insécurité en une question culturelle - bel euphémisme - ou ethnique. Une causalité certes oblique, indirecte, ni sexy ni racoleuse. Mais « la plus vieille démocratie du monde » n’a-t-elle pas les moyens de s’offrir le luxe de l’intelligence sur les vrais enjeux de société (écologie, contre-réforme fiscale, retraites et 2e pilier, primes maladie, etc.) ? Porte-voix des Lumières avant de se donner la mort pour éviter l’échafaud, Condorcet, dans ses "Mémoires sur l’instruction publique" (1791), rêvait déjà d’un vrai débat : « C’est l’ignorance trop générale de l’arithmétique politique qui fait (…) des finances, du mouvement des effets publics, autant de sciences occultes, et, pour les intrigants qui les pratiquent, autant de moyens d’acquérir une influence perfide sur les lois qu’ils corrompent, sur les finances où ils répandent l’obscurité et le désordre. » Puisse son avertissement être pris en considération au cours de la prochaine législature.
Grégoire Gonin
Licencié en histoire et sciences politique de l’UNIL
Note : cet article a été publié dans Le Temps du 9 novembre 2007
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