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Susan George participe à L’Autre Davos 2008 et à cette occasion, nous sommes allés discuter avec elle de l’actualité de la mondialisation et des mouvements sociaux en Suisse et à l’étranger
Angles d’attac Susan George, nous ne pouvons que vous remercier d’avoir accepté de participer à notre forum de l’Autre Davos qui se tiendra le 26 janvier prochain à Zurich. Nous vous souhaitons donc la bienvenue en Suisse qui, sous ses oripeaux de petitesse et de neutralité, déroule le tapis rouge à de nombreux acteurs contre lesquels vous n’avez de cesse de vous battre. Entamons ensemble un mini tour helvétique, en passant par :
Vevey : Vous avez consacré un chapitre de votre thèse de doctorat dans les années 70 à Nestlé, puis écrit une excellente préface pour « attac contre l’empire Nestlé » (2004), un livre du groupe « Multinationales et mondialisation » d’attac Vaud.
Genève : siège de l’OMC
Lugano : ses belles villas privées et un rapport très acclamé sorti de votre plume
Davos : capitale des décideurs du monde une semaine par année
Zurich : lieu d’une première réunion intitulée L’Autre Davos en 1999 (avant qu’attac suisse ne l’organise à partir de 2001), où vous étiez présente.
Susan George Oui, la réunion annuelle de Davos est un bon moment de l’année pour évoquer mon parcours qui a très souvent eu pour cadre la Suisse - et encore vous oubliez un petit bouquin que j’ai fait avec Fabrizio Sabelli qui était à l’époque professeur à l’Institut universitaire d’études de développement à Genève, intitulé « La Suisse aux Enchères » [éds. Zoé 1997]. Nous y avons décortiqué, critiqué et j’espère démoli le projet néolibéral, en particulier les privatisations, que David de Pury et ses amis de l’élite financière voulaient imposer à la Suisse.
Mais commençons par Vevey si vous voulez bien. Avant de faire ma thèse, j’étais déjà active dans la campagne contre le lait en poudre dans les pays en développement. Nestlé réagissait très violemment contre cette campagne et dans cette thèse, j’avais tout simplement dévoilé quelques-uns des mensonges dans les publications de la compagnie [trucage/tronquages de publications scientifiques, citations sorties de leur contexte…]. La compagnie s’est acharnée à essayer de réfuter mes différentes publications - je me souviens des deux seules erreurs qu’elle a pu trouver : l’une concernait le lait de buffle dans une partie de l’Inde, avec un taux de matière grasse plus important que le lait de vache ; l’autre était une confusion que j’avais faite entre dollars US et dollars de Singapour dans une table de la FAO. C’est tout. Ils ne pouvaient rien réfuter d’autre. Les leçons sont évidentes : D’une part, un chercheur progressiste doit être impeccable ; d’autre part une entreprise transnationale [ETN] n’hésitera pas à mentir quand elle pense que personne ne viendra vérifier. Un exemple plus récent c’est Monsanto et d’autres boîtes qui produisent des OGM. La difficulté, c’est que ces entreprises sont devenues plus subtiles et ont de meilleurs lobbyistes et de meilleurs conseillers en relations publiques ; elles sont aussi davantage aidées par les institutions publiques.
Ce qui nous amène tout naturellement à la deuxième étape de mon parcours que vous évoquez - Genève, siège de l’OMC laquelle m’a prodigieusement occupée et m’occupe encore, j’ai fait je ne sais combien de dizaines de conférences à son sujet et publié un petit livre dans la série ATTAC-France avec le titre « Remettons l’OMC à sa place ». Les textes de cette organisation ont été négociés entre 1986 et 1994 - les pires, sans doute, du néolibéralisme pur et dur. Et les ETN, contrairement aux ONG, s’y mêlaient du début à la fin, notamment pour les services et la propriété intellectuelle. Nous avons les preuves que la Commission européenne négocie entièrement sur la base de ce que lui demandent les ETN ; l’ancien Commissaire au Commerce Leon Brittain a lui-même suscité la création de l’European Services Forum, lobby d’environ 80 ETN, pour pouvoir écouter encore plus facilement leurs « conseils ». La campagne « Zones Hors AGCS » a eu un certain retentissement avec plus de 1500 collectivités locales européennes se déclarant symboliquement Hors AGCS. Les camarades suisses d’ATTAC et d’autres y ont été très actifs. Mais il faudrait être des milliers de plus. Comme l’OMC et son « Cycle de Doha » sont actuellement au point mort, la Commission européenne se concentre sur les Economic Partnership Agreements [EPAS ou APES] qui sont encore plus dangereux pour les pays pauvres et incorporent encore plus de droits pour les ETN. Elles veulent carte blanche dans le monde entier.
Vous me rappelez Lugano aussi - mon « vrai faux rapport » est peut-être ce que j’ai écrit de mieux parce que le format m’a permis d’aller au bout de la logique des « Maîtres de l’Univers », le genre d’hommes [et quelques femmes] qui se retrouvent là -haut à Davos tous les janviers que Dieu fait depuis près de quatre décennies. Je ne connais pas bien Lugano - j’y ai fait simplement deux conférences, mais j’étais frappée par le calme, la beauté et la richesse discrète qui se prêtaient à faire un cadre idéal pour une réunion d’experts devant répondre à la question « Que faire pour que le capitalisme soit invulnérable au XXIème siècle ? » Si vous avez lu le livre, vous savez que la réponse n’est pas jolie-jolie.
Ceux qui posaient cette question à mes « experts », c’était des « gens de Davos » génériques. J’ai un ami qui dit : « Cette classe n’a jamais voulu qu’une seule chose : Tout. » J’aime aussi beaucoup celui qui disait « Tout pour nous-mêmes et rien pour les autres semble avoir été à toutes les époques du monde la vile maxime des maîtres de l’humanité ». Ça, c’est Adam Smith, qui comprenait plutôt très bien le capitalisme. Pris séparément les « gens de Davos » sont sans doute de bons pères de famille mais comme classe ils sont et seront toujours d’une redoutable rapacité. Si c’en était autrement, ils ne seraient pas là -haut, car même le PDG de la plus grosse ETN n’est pas libre - il doit plaire aux « zinzins », les investisseurs institutionnels. Ceux-ci exigent des rendements qui ne sont pas soutenables. Quand ils se trompent gravement, comme dans la crise subprime, l’Etat est là une fois de plus pour les tirer d’affaire. Du moins jusqu’ici.
Je sais que les Suisses, du moins mes amis suisses, aiment croire que leur pays est champion des paradis fiscaux toutes catégories. Il est vrai que pour sa taille, la Suisse figure en, si j’ose dire, bonne place, mais ne négligeons pas des endroits comme les Îles Caïmans où un seul immeuble, paraît-il, abrite quelque 18’000 sociétés écrans… Et le Financial Times [ainsi que nos amis du Tax Justice Network] estiment que la Grande Bretagne est en tête du palmarès. Enfin, ce domaine ne manque pas de concurrents. Le Luxembourg, qui a le PNB par tête de loin le plus élevé du monde, est aussi en tête du peloton et nous autres de l’Union Européenne n’avons pas de quoi être fiers ; il y a des dizaines de paradis fiscaux chez nous.
Les problèmes doivent maintenant presque tous être résolus au niveau international. Nos adversaires le savent et c’est pour cela qu’ils combattent toute mesure qui pourrait réguler un tant soit peu cette zone entièrement dépourvue de démocratie et de contrôle citoyen. Ce qui me conduit à votre dernier lieu suisse - la ville de Zurich - où nous allons célébrer bientôt « L’Autre Davos » après le « Public Eye on Davos » à Davos même, quelques jours plus tôt.
Pour comprendre le combat que les forces altermondialistes ont entrepris, il faut regarder le long terme ; il faut faire l’effort de se voir dans un contexte historique. C’est vrai que j’étais à Zurich en 1999 pour le premier « Autre Davos », même pas encore dix ans, c’est-à -dire rien du tout en termes historiques. Tous les grands combats prennent un temps très long, à la mesure des enjeux et des résistances en face, de ceux qui veulent « tout pour eux-mêmes et rien pour les autres ». Par ailleurs, nous sommes habitués à ce que les Américains appellent « instant gratification » - des satisfactions immédiates - qui ne viennent pas bien souvent en politique. La « machine » politique, en termes physiques d’énergie, est terriblement inefficace - il faut 10, 100 unités d’énergie d’input pour un tout petit résultat d’output. Je sais très bien qu’il est parfois difficile de tenir, surtout quand, comme il n’y a pas longtemps en France, on doit consacrer une énergie colossale à combattre ceux qui se prétendent des alliés et ne songent en fait qu’à détourner le mouvement à leur profit personnel. Ça fait mal. Mais je peux assurer tous les camarades en Suisse et ailleurs que d’après mon assez longue expérience, la vie sans solidarité serait bien triste, que la qualité humaine de « notre côté » est bien supérieure à celle d’en face, que la vie est courte et le monde imparfait. Plutôt que de laisser les choses en l’état, autant essayer d’y changer quelque chose, avec d’autres. Ça donne chaud, même par moins 15 à Davos.
Angles d’attac Merci de nous avoir livré vos impressions et votre analyse, et pour ce mot chaleureux d’encouragement. Nous nous réjouissons de vous revoir le 26 janvier à Zurich !
| Susan George est membre fondatrice d’Attac France et fait partie de son Conseil scientifique. Elle a été vice-Présidente et membre du bureau de 1999 à 2006. Beaucoup d’entre nous la connaissent déjà , par ses livres et articles et par des conférences organisées avec attac suisse, notamment à l’Université d’été 2005 à Ste-Croix-Les-Rasses. Elle est présidente du conseil du Transnational Institute, un réseau international d’experts-activistes. Son livre le plus récent s’appelle La Pensée enchaînée : Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique [Fayard 2007]. |
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