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Les « experts » s’expriment généralement sur les sujets jugés complexes. Même lorsqu’ils sont intéressés au premier chef par ces sujets. Dans un article de Linda Bourget paru dans le cadre du partenariat « Histoire vivante », Wilhelm Gruissem parle des OGM. Ce professeur est titulaire de la chaire de biotechnologie végétale à l’EPFZ (Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich), conseiller consultatif de Syngenta, consultant de Shell Development et Monsanto. Il est également représentant d’une recherche de l’Institut des sciences végétales de l’EPFZ concernant des lignées de blé génétiquement modifiés résistants à des maladies fongiques et devant être disséminées sur les sites de Reckenholz-Tänikon (Zurich) et de Caudoz (Pully/Vaud) dès le mois de mars [1]. En laissant une large place à ce chercheur, l’article veut nous faire croire qu’on peut être à la fois juge et partie : juge du bien fondé de la recherche sur les OGM et partie prenante des recherches les concernant [2]. Qu’attendre d’autre d’un bricoleur en chimères génétiques [3] qu’une honteuse propagande pro-OGM ? Il est cependant indispensable de revenir sur les différentes contre-vérités qu’il nous sert dans le but de justifier son statut et le bien fondé de la recherche biotechnologique en général. Décortiquons le contenu de trois de ses quatre interventions, si typiques d’un porte-parole des lobbies OGM.
« Quand je regarde l’agriculture telle que nous la pratiquons, je me dis que ça ne peut pas durer. Si nous continuons comme ça, nous allons assoiffer notre planète, l’épuiser ».
Gruissem commence d’un ton résolument « décroissant » pour justifier le recours aux OGM dans l’agriculture. Son premier argument s’accompagne d’une dénonciation des « abus de pesticides », de « l’intensité de l’irrigation » et de « l’épuisement des sols », problèmes « inhérents à l’agriculture contemporaine ». Il reconnaît ainsi explicitement que les pratiques liées à l’intensification de l’agriculture sont des impasses écologiques. Force est de constater qu’il a parfaitement intégré le désastre induit par l’agriculture dans son ère industrielle, même s’il passe sur les conséquences de celui-ci sur les êtres vivants [4]. Mais plutôt que d’admettre que c’est la fuite en avant technologique, dont les OGM sont la dernière manne financière, qui est le problème, il le présente comme la solution. Comme si un « progrès » technologique piloté par les transnationales capitalistes pouvait résoudre les problèmes créés par les « progrès » antérieurs du même capitalisme productiviste. J.-P. Berlan, directeur de recherche à l’INRA (Institut National de Recherche Agronomique, France) résume ainsi l’histoire récente de l’agriculture : « Il y a quarante ans dans les écoles d’agronomie on enseignait […] que la chimie, des engrais aux pesticides, allait maîtriser tous les problèmes agricoles. On sait ce qu’il en a été. On aurait pu espérer que cet échec suscite un renouveau de la pensée agronomique fondé sur l’écologie et une réflexion critique […]. Il n’en a rien été. Sous sa forme génétique, ce renouveau réductionniste accélère la fuite en avant qu’on appelle “progrès” et permet d’empêcher l’examen des causes politiques du désastre. Cette raison seule suffirait à le rejeter en même temps que ses “solutions” transgéniques [5] ».
Affirmer que les OGM pourraient solutionner « l’agriculture telle que nous la pratiquons » est une contre-vérité profonde. D’une part, les semences transgéniques ne sont pas l’issue à la crise déclenchée par l’agriculture intensive. Elles s’inscrivent de fait dans ce paradigme et ne modifient en rien le productivisme. En 2000, 74% des cultures OGM étaient modifiées pour tolérer des herbicides, permettant à des multinationales de commercialiser l’herbicide adapté directement avec sa chimère génétique [6]. Qu’on ne nous parle pas alors d’une lutte de la recherche OGM pour sortir de l’agriculture intensive et de ses poisons pour la terre et le vivant ! Par ailleurs, Berlan indique que, dans le cas d’un maïs transgénique développé en France par l’INRA, les problèmes engendrés par sa culture sont la « pollution par les engrais, pesticides et herbicides », l’« irrigation subventionnée conduisant à l’épuisement des nappes phréatiques, au pillage de l’eau des rivières » et l’« érosion des sols dépourvus de végétation en hiver [7] ». Soit exactement les problèmes que Gruissem prétend pouvoir supprimer par les chimères génétiques.
« Sans compter le défi du très fort réchauffement climatique auquel nous assistons : les plantes que nous cultivons aujourd’hui ne sont pas assez solides pour y résister ».
Linda Bourget précise plus bas que « pour le professeur, la solution à ces nouveaux [sic] problèmes passe forcément – en partie au moins – par les OGM [8] ». Nous ne sommes pas en mesure de savoir si l’agriculture telle que nous la pratiquons (et ce « nous » diffère profondément du « nous » de Gruissem) sera encore possible si le réchauffement climatique suit les courbes alarmantes des spécialistes, précisément parce que nous ne cultivons pas encore dans ce monde à venir. En revanche, les OGM, comme auparavant le nucléaire civil, ne sont pas un passage obligé vers un mieux vivre.
De fait, la solution n’est pas transgénique. Le refus de la multiplication des désastres passe par le refus de tout nouveau totem scientifique. Pour éviter l’accroissement sans fin des effets mortifères de la science sur les êtres vivants et leur environnement, la solution passe par l’agriculture biologique et non-intensive. Ce qui ne pourra se faire qu’à l’écart des « progrès » scientifiques qui ne sont que nouvelles sources de profits.
« L’Homme a toujours manipulé les espèces. Pensez au brocoli : c’est une invention, un résultat de séries de croisements. Dans ces croisements, l’action se situait déjà au niveau des gènes. Aujourd’hui, nous travaillons donc selon la même logique, qui existe depuis des siècles. Nous avons juste des outils technologiques plus développés pour le faire ».
Premièrement, le chou brocoli (brassica oleracea botrytis var. cymosa) descend directement du chou sauvage. Il n’est pas une « invention » humaine. Il résulte de croisements génétiques au sein de la famille des choux dans un milieu naturel. Dans ce milieu, différents critères doivent être remplis pour permettre un croisement : que le pollen de deux choux soit mature au même moment, qu’un « transporteur » (vent ou insecte) assure le voyage du pollen d’un chou à l’autre et que ce dernier soit réceptif au pollen du premier. Il est vrai que, lors d’un croisement, le matériel génétique s’en trouve modifié. Gruissem utilise l’exemple d’un chou avec à -propos puisque « [l]es Brassica ignorent superbement la barrière de l’espèce, généralement peu perméable [9] ». Cependant, n’a lieu dans ces croisements que ce qui est possible qu’il y ait lieu en milieu naturel. Une carotte peut se croiser avec une carotte sauvage, elle ne pourra jamais se croiser avec un chou brocoli. Il est ainsi faux que la « même logique » soit à l’œuvre dans la formation de chimères génétiques. Il n’y a en effet aucune comparaison possible entre un échange génétique en milieu naturel et une manipulation génétique par l’homme en milieu confiné. La mystification de ce propos repose sur l’équivalence postulée entre une « action » modifiant un matériel génétique entre deux espèces qui peuvent se croiser et une action d’un chercheur-bricoleur, introduisant un nouveau gène dans le matériel génétique d’une espèce.
Au fond, pour Gruissem, tout « fonctionne » comme si la création de chimères génétiques par des scientifiques était comparable avec des pratiques qu’ont les êtres vivants depuis des lustres : l’accouplement et la reproduction. Il est pourtant faux qu’un brocoli ne diffère que par l’outillage nécessaire à sa création d’une fraise contenant le gène d’un carrelet [10] ! C’est même une différence de monde dont il s’agit. Entre le meilleur des monde tel que fantasmé par les scientifiques progressistes et le monde dans lequel nous voulons vivre.
[1] Sur l’ensemble du projet de « disséminations expérimentales » d’OGM en Suisse sur la période 2008-2010, cf. la page http://www.bafu.admin.ch/dokumentation/medieninformation/00962/index.html ?lang=fr&msg-id=14305 ; sur le pedigree de Gruissem, cf. http://www.pb.ethz.ch/people/wgruisse. Les rôles de partenariat exercés par celui-ci avec des multinationales telles Monsanto et Syngenta suffisent à notre sens à indiquer les liens étroits qui unissent recherche publique « fondamentale » et recherche privée.
[2] C’est certainement son statut d’« expert » qui lui permet de porter ici cette double casquette. Il est notable que l’opposant aux OGM convoqué dans ce pseudo-débat est Jean Ziegler, « expert » de la lutte anti-OGM et « rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation des Nations Unies ».
[3] Cf. J.-P. Berlan, La guerre au vivant, 2001, Agone, p. 149-150 : « OGM » est le terme utilisé par la biotechnologie pour qualifier ses recherches transgéniques. Etant donné que presque tous les êtres vivants sont modifiés génétiquement par le brassage des gênes, Berlan lui préfère « chimère génétique », qui qualifie un organisme résultant de manipulations par l’homme à partir de plusieurs espèces, voire de plusieurs genres.
[4] Par exemple, les pesticides ont tué entre 6 et 14 millions de poissons chaque année aux Etats-Unis entre 1977 et 1987 (cf. F. Veillerette, Pesticides, le piège se referme, 2002). Les maladies de Parkinson et les cancers du cerveau sont cinq fois plus fréquents chez les agriculteurs que chez le reste de la population (cf. L’agriculture de destruction massive, p. 25, brochure disponible sur le site http://www.les-renseignements-généreux.org/).
[5] J.-P.Berlan, op. cit., p. 50
[6] Cf. L’agriculture de destruction massive, op. cit., p. 13. Les herbicides appartiennent à la famille des pesticides, au même titre que les insecticides et les fongicides.
[7] J.-P. Berlan, op. cit., p. 67
[8] Ces prétendus « nouveaux problèmes » sont ceux cités plus haut plus le réchauffement climatique.
[9] L’Encyclopédie du potager, Acte Sud, 2003, p.226.
[10] Le célèbre exemple OGM de la fraise-poisson est décrit dans le livre de A. Apoteker, Du poisson dans les fraises, 1999, La Découverte. L’adjonction de ce gène permet à la fraise de résister au gel.
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