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Accueil >> Angles d’ATTAC >> 53 Angles d’Attac No 53, juillet 2008  
Oui ! les riches bâtissent leur fortune sur le dos des salariés

La rémunération des dirigeants des grandes entreprises (44 millions pour M. Daniel Vasella, record suisse) soulève l’indignation de tous. Mais contrairement à la logique, ce ne sont pas les syndicats ouvriers qui prennent des initiatives pour éviter ce type de dérives, mais bien les associations d’actionnaires (en particulier la bien nommée Ethos) et on verra que ceci est loin d’être innocent.

Une première constatation d’importance peut être faite ici : ce sont les scandales les plus modestes (si l’on peut dire !) qui sont révélés à l’opinion publique. D’autres beaucoup plus ahurissants lui sont cachés, de peur probablement de réveiller chez le "petit peuple" l’instinct de révolte.

Si l’on reste au seul niveau des rémunérations, deux informations sont occultées par la presse. La première est de moindre importance, mais mérite néanmoins d’être signalée : le champion toutes catégories des rémunérations est le gérant d’un fond spéculatif (hedge fund) qui s’appelle John Paulson. Il a gagné 3 milliards de dollars en 2007. Si la valeur d’un individu se mesure à son salaire, il vaut donc 68 Vasella ou plus de 45 000 salariés suisses. En outre, il bénéficie certainement d’un traitement fiscal privilégié (10 % d’impôt s’il est enregistré en Grande-Bretagne, 15 % aux U.S.A)

Mais laissons cela et occupons-nous de choses sérieuses ! Le vrai scandale est encore ailleurs. Il nous est révélé par F. Ruffin dans le Monde diplomatique de janvier 2008. D’après le Fonds monétaire international (FMI), la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 5,8 % entre 1983 et 2006. D’après la Commission européenne, cette part a chuté de 8,6 % au sein de l’Union européenne et de 9,3 % en France. Malheureusement, aucune de ces institutions n’a jugé bon de s’intéresser à la Suisse, mais il n’y a aucune raison pour que la réalité soit différente dans notre beau pays.

Qu’est-ce que cela signifie ? Prenons l’exemple précis de la France : cela signifie que 120 à 170 milliards d’euros (plus de 10 fois le déficit de la Sécurité sociale !) ont été transférés du travail au capital, c’est-à-dire essentiellement aux actionnaires. On comprend pourquoi les actionnaires ont tout intérêt à détourner l’attention sur le salaire des grands patrons, alors qu’ils sont les grands bénéficiaires d’un énorme détournement de richesse.

Nous avons là l’explication du double phénomène maintes fois constaté : les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

Les riches deviennent toujours plus riches parce que les chefs d’entreprises se sont trouvés contraints, au cours des 30 dernières années, à donner la priorité aux exigences toujours croissantes des actionnaires (pour des raisons que nous ne développerons pas ici). Il en est résulté, au niveau de l’entreprise, la recherche du profit maximal à court terme et au niveau de la société, l’accumulation du capital qui a permis le développement effarant des marchés financiers.

Les pauvres deviennent toujours plus pauvres et plus nombreux parce que ce qui est distribué aux actionnaires l’est en grande partie aux dépens des salariés (et des investissements). L’évolution date là aussi d’une trentaine d’années, il y a bien entendu concomitance. Jusqu’à la fin des années 70, les négociations entre le patronat et les syndicats reposaient sur des bases admises tacitement : les salariés obtenaient la compensation du renchérissement et en outre une part (généralement la moitié) des gains de productivité. Willy Boder dans Le Temps écrit à ce sujet :"La logique voudrait que les employés, principaux vecteurs de la productivité, en récoltent directement la majeure partie des fruits". On ne saurait mieux dire et pourtant cette revendication a été abandonnée depuis longtemps par les syndicats. De 1993 à 2005, selon l’Office fédéral de la Statistique (OFS), la productivité a augmenté de 15 % alors que les salaires réels ont progressé de 3,7 %, soit 0,3 % par an. (Un autre problème n’est jamais débattu : l’impérieuse nécessité de remplacer l’indice des prix par un indice du pouvoir d’achat.)

L’exemple de Nestlé nous permettra de nous poser encore quelques questions. En 2007, ce fleuron de l’économie suisse a distribué 8,4 milliards de francs à ses actionnaires, soit 4 milliards de dividendes et 4.4 milliards sous forme de rachat d’actions (ce qui se traduit par une augmentation, en principe correspondante, de la valeur des actions). Les heureux actionnaires de Nestlé bénéficient ainsi d’un rendement brut sur leurs actions de 23 % ! (Rapport de gestion 2007). En outre, le montant ainsi attribué aux fournisseurs de capitaux représente exactement la moitié de la rémunération du travail des 250 000 employés de l’entreprise.

Ici, une question fondamentale que tout le monde se pose sans jamais obtenir de réponse : Comment peut-on justifier le fait qu’une personne puisse devenir riche en mettant simplement à disposition d’une entreprise une certaine somme d’argent et donc sans fournir aucun travail qui soit utile à l’entreprise ?

Il faut préciser ici que l’actionnaire des grandes entreprises actuelles n’est en fait qu’un simple fournisseur de capitaux puisque, dans la pratique, il ne participe aucunement à la gestion. Pour être complet, nous donnerons néanmoins deux justifications, celle qui concerne l’intérêt et celle qui concerne le profit (le dividende reçu par l’actionnaire étant une part du profit dégagé par l’entreprise). Bien entendu, c’est chez les classiques du XVIIIe siècle ( !) qu’il faut aller chercher ces justifications, puisque les néolibéraux se réfèrent toujours à eux pour les grands principes, les économistes actuels n’ayant appris au mieux qu’à jouer avec de puissants ordinateurs.

Au sujet de l’intérêt, il faut rappeler qu’il était condamné par la plupart des penseurs du Moyen Age. Le seul argument donné par les classiques pour légitimer l’intérêt est la préférence à la liquidité : je préfère garder l’argent dans ma poche pour pouvoir l’utiliser comme je veux et quand je veux. Je ne renonce à cette préférence que contre paiement d’un intérêt. Il s’agit donc de la rémunération d’un service. Commentaire : avec le développement des marchés cette justification tombe dans la plupart des cas : les obligations, les actions, les parts de fonds de placement sont aisément et rapidement négociables. En outre, si l’intérêt est la simple rémunération d’un service, on comprend mal que les épargnants reçoivent au maximum 1,5 % de leur banque alors que les actionnaires de Nestlé eux, on l’a vu, touchent 23 % pour un service identique.

Le profit, lui, est défini comme étant la rémunération de l’entrepreneur, c’est-à-dire de la personne qui dirige son entreprise. L’entrepreneur aurait droit a trois types de rémunérations : un salaire pour son travail, un intérêt pour le capital investi dans son affaire et enfin un profit qui est la rémunération spéciale qui tient compte du risque qu’il court. Commentaires : l’actionnaire n’étant pas un entrepreneur cette justification ne peut pas être prise en considération pour lui ; en outre, dans la plupart des cas, il ne court que des risques très limités ; enfin, le risque doit-il être rémunéré ? (L’ouvrier du bâtiment soumis à un risque important d’accident est-il payé pour cela ?)

On le voit, il a fallu toute l’intelligence des grands penseurs pour trouver des justifications sans valeur. Dans un livre d’initiation à l’économie on peut lire : "A côté de cette justification morale du profit, il convient de souligner que, dans notre système économique, le profit est une nécessité." Et voilà, le tour est joué !

Même si l’on admet la nécessité de l’intérêt en tant que paiement d’un service, une autre observation met à jour l’impossibilité des néolibéraux à expliquer ou à justifier certains phénomènes. Si l’on se réfère aux fameuses lois du marché, l’importance de la rémunération des actionnaires ne peut s’expliquer que par la rareté des capitaux financiers disponibles. Or ceux-ci n’ont jamais été aussi abondants. Il y a là une énorme contradiction ! C’est d’ailleurs cette abondance qui explique les bulles spéculatives successives que nous connaissons (crise des "subprime", hausse du prix des matières premières).

Les économistes n’ont donc pas d’explications, ni à plus forte raison de justifications, à donner, parce qu’il n’y en a pas. Il s’agit simplement de l’expression financière du rapport de force existant dans notre société.

Résurgence de la lutte des classes ? Allons donc ! il n’y a plus de lutte ! Il s’agit de l’assujettissement de la population par les riches et les puissants. En ce sens, rien n’a changé depuis l’Antiquité !

Pour terminer citons Pierre Bourdieu :"La précarité s’inscrit dans un mode de domination d’un type nouveau, fondé sur l’institution d’un état généralisé et permanent d’insécurité visant à contraindre les travailleurs à la soumission, à l’acceptation de l’exploitation".

Gérald Mermet

 

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Mis en ligne le 22 juin 2008

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Dans les pages 53 Angles d’Attac No 53, juillet 2008  

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