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Nous avons reçu cette réponse à un article paru dans notre dernier numéro. La politique de la rédaction étant de signer collectivement les articles, à part pour les textes écrits par une personne externe, notre lectrice (qui est aussi une précieuse relectrice de nos écrits) a voulu suivre ce mouvement. La discussion est ouverte. (La rédaction)
Cher ami militant,
Permets-moi d’aller au plus direct, en te tutoyant et en parlant de toi au masculin. Mais le fait est que l’on se connaît, et je ne saurais encombrer d’ellipses nos relations amicales.
J’ai lu avec grand intérêt ton article « Max Havelar ou le boycott Nestlé ». D’un développement et d’un sens logique impeccables, il m’a autant interpellée qu’étonnée. Interpellée, car je te suis bien dans les fondements et les idées directrices de ton discours. A savoir, la déresponsabilisation croissante des Etats, le lobbying des multinationales, la promotion de choix et valeurs individuelles, en opposition aux valeurs citoyennes et politiques, la logique arrogante du « tout-tout de suite ». C’est malheureusement, je m’en rends bien compte, le projet de société - ou l’absence de tout projet de société, avances-tu - dans lequel nous baignons. Peut-être aussi, comme tu sembles le suggérer, un projet qui aveugle parfois le commun des mortels, tant il se nourrit de techniques - plus ou moins obscures - tirées du New Management, cette nouvelle religiosité, seul et unique Saint auquel l’économie et même les gouvernements se vouent.
Si aujourd’hui, je me retrouve parmi celles et ceux qui affirment qu’un autre monde est possible, c’est bien pour signifier une « prise de parole » ou une « action politique », comme tu le dis, qui croit à un projet de collectivité responsable, citoyenne et démocratique. Mais cet engagement que j’ai pris, cela a été l’aboutissement d’un parcours, fait tout autant de réflexions que d’actes, et parmi ceux-ci des actes de consommation réfléchie ou « citoyenne ». Et c’est sur ce point que tu retrouves mon étonnement à certains de tes propos. Je m’étonne moins d’une hypothétique remise en question des produits dits équitables, car ton discours ne va pas dans ce sens. C’est ta critique du concept de « citoyen-ne-consommateur-trice » qui me surprend, c’est ta condamnation de l’idée de « faire de la politique en faisant des achats » qui me laisse songeuse. Bien que je partage l’idée qu’un acte d’achat, tout "éthiquement correct" qu’il puisse être, constitue une action individuelle et isolée, je suis saisie de doutes et d’étonnement lorsque tu avances que le/la « consommateur-trice-citoyen-ne » de produits dits équitables casse toute politique et citoyenneté. Je ne partage pas entièrement cette conclusion, car je trouve que tes propos méritent d’être nuancés et spécifiés.
Comme le souligne Henri Tincq, nous vivons, hélas, dans une société qui a érigé un culte à l’image et au marché. Nous sommes les fils d’idéologies de libération et de progrès, incarnées par l’idéal « nationaliste » ou « socialiste », et nous avons connu leur faillite, avec la chute du rideau de fer et l’« éclatement des blocs ». Nous affrontons ces dernières années les conséquences de cette rupture : un climat environnant teinté de désillusions et désenchantements. Ce contexte a permis le développement d’une réaffirmation - parfois violente, prenant des formes extrêmes - de l’identitaire [1]. Dans notre société occidentale, l’immédiateté est devenue l’exigence suprême de tout besoin et de tout désir, la nécessité de « tout avoir, tout de suite, et au moindre prix » justifiant tous les abus. Dès lors, un acte de consommation qui se veut équitable et éthique peut, malgré son caractère limité et solitaire, acheminer à une prise de position politique et civique. Il peut être l’arbre qui cache la forêt, et je ne voudrais pas que tu oublies cette simple mais belle vérité, à suivre des dogmes parfois éloignés de la réalité. En soi, il symbolise déjà un début de prise de conscience, une sensibilité et une interrogation quant aux modes de production, de transport et de consommation. Il peut représenter une toute première graine, à laquelle suivront d’autres, dans ce terrain qu’est le projet d’une société plus éthique et responsable. Il peut par conséquent se développer en une démarche et une réflexion plus globales. Et c’est précisément là , à ce niveau de sensibilité, que des campagnes d’informations et d’actions civiques, chers à des organisations comme attac, doivent s’insérer. Afin d’encourager ces consommateur-trice-s-citoyen-ne-s à devenir des « consomm’acteur-trice-s » responsables, donc aller forcément vers des engagements communautaires et civiques. Afin de permettre ainsi à ces graines de prise de conscience de se transformer en prises de position et actions civiques. Dans ce sens, faire des choix de consommation, en tant que « consomm’acteur-trice-s » - et je tiens particulièrement à ce terme - n’est pas abandonner le terrain du politique ! Ce serait plutôt donner une forme concrète aux revendications. N’oublie pas, cher ami, qu’attac se veut, de par sa vocation fondatrice de « mouvement d’éducation populaire tourné vers l’action », d’encourager les gestes et les pratiques. De même, je ne voudrais pas que l’on oublie le « populaire » dans nos discours et nos projets, ce « populaire » étant incarné par celles et ceux qui achètent, qui utilisent, qui consomment. Celles et ceux qui pourront utiliser leur sensibilité de « consommateur-trice » de produits équitables pour faire de l’acte de consommation isolé un geste de « consomm’acteur » et « consomm’actrice » averti-e-s, rejoignant les valeurs et les projets d’une économie et d’une société solidaires. A ce propos, il est intéressant de noter qu’une nouvelle association genevoise (Après), fraîchement constituée, inscrit ces valeurs et croyances dans ses objectifs, et met au même rang « consomm’action » individuelle et valeurs telles que citoyenneté et démocratie [2].
Bien sûr, si les consommateur-trice-s que nous sommes se servent de leurs achats de produits équitables afin de se déresponsabiliser d’un discours éthique plus large, sur les plans civique et démocratique, il y a alors abandon et défaite. En cela, je te rejoins dans tes positions. Mais je ne suis pas du même avis de Mme Piron - que tu as fait tien, me semble-t-il - lorsqu’elle dénonce des consommateur-trice-s qui, avec des choix responsables, se montreraient affaiblis par les manipulations des puissants. Ils/elles se croiraient acteur-trice-s, mais ne seraient en fait que des marionnettes. Cette optique me fait trop craindre un enfermement dans l’opposition « élite bien-pensante » versus « petit-e-s consommateur-trice-s ». Personnellement, je fais confiance aux ressources et à l’intelligence de ces consommateur-trice-s solidaires, qui pourront se montrer capables de penser le politique, même derrière et au-delà d’un geste individuel et isolé qu’est l’achat, s’ils/elles reçoivent les informations et les moyens de réfléchir à leurs actes. Je crois que ces « consomm’acteurs » et « consomm’actrices » sauront mettre en route des alternatives de consommation et de manière d’être. Ils et elles pourront fléchir le modèle économique en vigueur et amorcer des changements. Et renforcer la possibilité d’une alternative, d’un autre projet de société.
Bien à toi,
Une amie de réflexions et d’actions.
[1] Tincq, H., Quand l’identitaire devient extrémisme, Le Monde des religions, No. 13, sept.-oct. 2005
[2] L’économie solidaire a défini son identité genevoise, Le Courrier, samedi 29 octobre 2005
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