article-17
Attac Suisse
International | Deutsch | Français | Italiano
 
     
Accueil Présentation Campagnes Synergies Contacts & particper
Accueil >> Angles d’ATTAC >> 74 Angles d’Attac No 74, novembre 2010  
Le capitalisme contre les individus

Voici un livre [1] qui mérite de s’y attarder car il est à classer en tant que référence actuelle concernant l’analyse de la place de l’individualisme dans un monde soumis aux lois capitalistes. Précisément, il s’attache à définir « une approche altermondialiste de l’individualisme contemporain ».

Le malaise des altermondialistes

Beaucoup d’altermondialistes ressentent un malaise vis-à-vis du thème de l’individu. Cela s’explique par la prise de conscience des contre-réformes néolibérales qui ont déferlé sur le monde à partir des années 80 et ont abondamment agité la figure de « l’individu » (individualisation des salaires, flexibilité, mobilité, etc.) contre l’État social, les services publics et les solidarités collectives constituées à travers l’action syndicale. Prise de conscience également que la gestion capitaliste des entreprises met en avant l’implication personnelle dans l’entreprise, tout en constituant des dispositifs de mise en concurrence des individus les uns avec les autres à la place des coopérations antérieures. Par ailleurs, la composante sécuritaire de l’État néolibéral – l’État pénal – met l’accent sur la « responsabilité individuelle », en laissant de côté les causes sociales des délinquances. A cette individualisation néocapitaliste, nous sommes alors tentés de répondre par un « tout collectif ».

Élargissant le débat, cet ouvrage collectif propose « la promotions des individualités dans la solidarité collective » et démontre toutes les richesses de l’individualisme dans une société qui accepterait les tensions entre biens communs et singularités individuelles.

De quelles conditions sociales avons-nous besoin pour développer une individualité aux impacts positifs ?

Imaginer une autre individualité positive nécessite, à la base, les conditions sociales et historiques que le sociologue Robert Castel a explorées et qui « ont permis à l’autonomie individuelle moderne d’être étayée et stabilisée : des « supports sociaux » (systèmes de retraite, protections sociales, statut salarial, services publics, etc.), générés dans le cours des luttes sociales et politiques, ont donné une certaine prévisibilité et une certaine sécurité rendant possible la construction d’une vie individuelle et familiale à travers le temps ». Avant les avancées démocratiques et l’obtention des acquis sociaux par la lutte, seule la classe sociale aisée pouvait prétendre à cette sécurité. Le mouvement ultralibéral actuel remet en cause ces « supports sociaux » et annihilera peut-être ces rêves de société émancipée où l’individu s’épanouirait en ramenant la majorité de la population à une réalité que connaissent toujours les habitants des pays « pauvres » : la recherche quotidienne de moyens de subsistance. Ainsi, « l’absence d’un réseau social institutionnel prive l’individu de ses droits sociaux ; elle le met dans la situation précaire qui ébranle et détruit son identité dans ses aspects les plus collectifs et les plus singuliers ».

Une des tâches du mouvement altermondialiste, à travers ses slogans « Le monde n’est pas une marchandise » et « D’autres mondes sont possibles », serait de « délimiter l’espace d’une figure de l’individu alternative à celle du capitalisme néolibéral. Une figure altermondialiste qui serait nécessairement associée aux exigences de justice sociale mondiale, de préservation des équilibres écologiques et de réinvention d’une démocratie citoyenne ».

De quelle liberté parlons-nous ?

La lecture se poursuit par un rappel historique et philosophique du thème de la place de l’individu dans la société : « D’un côté, dans les sociétés traditionnelles, un homo hierarchicus dont l’identité est définie par la place qu’il occupe dans l’ensemble social avec ses statuts et ses hiérarchies. De l’autre, un homo aequalis, promu dans les sociétés modernes par l’égalité instituée entre des individus considérés comme autonomes ». Avec comme corollaire l’accès à une plus grande liberté. « Or, c’est précisément de la notion de liberté que sont nés tous les malentendus entretenus par la pensée économique contemporaine ; de fait, celle-ci s’est focalisée sur la seule liberté du marché mondialisé. En effet, les libertés fondamentales assises sur les droits partagés qui constituent l’individu abstrait ont été transformées en des libertés individuelles ; ces libertés de la personne permettraient à chacune et chacun de se développer selon ses capacités propres. Dans cette mesure, l’individualité est désormais assimilée à la sphère privée que garantirait même le secret bancaire ; et les droits égaux qui devraient assurer à chaque être humain des devoirs réciproques sont réduits aux droits de la personne dans sa singularité ».

Pour échapper aux mêmes aspirations égoïstes de l’homme néolibéral, « l’individu de la rupture avec le capitalisme néolibéral ne peut donc advenir que dans la responsabilité partagée, comme acteur social politique impliqué et critique dans des organisations d’ordre démocratique ; il ne peut se développer que dans des entreprises de production et des institutions sociales dont il partage les finalités et le pouvoir ».

Le travail, lieu fondamental d’humanisation

Plus loin, le sujet du travail est abordé dans le sens que : « Ce qui n’est pas simple à penser, c’est que le travail puisse être en même temps un lieu fondamental d’humanisation et un lieu circonstanciel de déshumanisation. Ce ne sont pas deux versants dissociés mais deux réalités imbriquées. Nous avons repéré depuis plusieurs années que le capitalisme joue les uns contre les autres. Mais à ne pas voir que, dans le travail, les humains s’exercent à coopérer, à discuter, à partager, à résister fût-ce sous une forme non identifiée, nous obérons un lieu qui est, pour l’immense majorité, le lieu primordial de l’activation de soi-même, de ses possibles ». Selon Yves Schwartz, philosophe : « le travail tel qu’il est fait n’est jamais strictement le travail tel qu’il est prescrit et organisé. L’humain ne se contente pas de produire de l’objet, extérieur à lui-même, il s’autoproduit aussi dans l’acte du travail, acte relationnel, à la fois collectif et individualisé. Il produit activement du sujet en rapport avec les autres ». Et si « le capitalisme tente depuis plusieurs siècles de vider l’humain de son humanité, il n’a pas remporté la partie. Parce que sa mécanique le déborde lui-même, il est contraint d’admettre qu’il n’est pas aussi « naturel » qu’il a tenté de nous le faire croire ».

Individualisme et émancipation

L’émancipation induite par l’individualisme présente également des facettes positives. Tout d’abord celle de la femme qui n’accepte pas d’être réduite à ses fonctions de mère. L’individualisme correspond à cette possibilité davantage ouverte d’avoir plusieurs appartenances. Et les combats des femmes, associés à leur forte scolarisation, revêtent une place importante dans ce processus. Ensuite, depuis les années 80, le mouvement d’émancipation touche aussi les enfants. Ils ont également des droits. Enfin, ce qui participe aussi à la logique individualisatrice est la reconnaissance des homosexuel-le-s. Selon le sociologue de Singly, au moins deux éléments sont à prendre en compte pour la compréhension de l’individualisme contemporain : 1. L’individualisme ne se révèle pas dans une logique individuelle, même s’il affecte chaque individu. 2. Cet individualisme révèle des composantes libératrices et ouvre la voie à une personnalisation positive.

Genre et individualisme

Pour clore cet excellent ouvrage, les auteur-e-s mettent en lumière que « la dynamique d’individualisation peut constituer une condition incontournable de la construction d’un collectif conscient et porteur de transformations sociales », sachant que « la conception implicite du type de rapports sociaux opposés à l’individualisme est floue ou, pire, occulte les rapports de domination bien présents dans les modes d’organisation sociale qu’elle valorise ». De ce constat, il découle qu’il faut absolument séparer deux types de « montée de l’individualisme » : d’un côté, comme « l’obligation de compétitivité, de lutte de chacun contre chacun provoquant l’affaiblissement des solidarités collectives (syndicats...) ; de l’autre, comme « la remise en cause des hiérarchies données et comprises comme naturelles, du caractère indiscutable et de stabilité des normes sociales dominantes ». Dans le cas des femmes, ces dimensions émancipatrices de l’individualisme apparaissent nettement malgré le cadre contraint : l’autonomie financière, le niveau d’instruction, l’activité professionnelle en parallèle à la famille avec enfants. Ces transformations vont remettre en cause le modèle de famille hiérarchique, au profit d’une famille plus égalitaire, recomposée.

Pourtant, le capitalisme tente de reproduire l’ordre social et moral qui l’anime. Il est intéressant de constater que « le capitalisme se met lui-même sans cesse en danger, en reproduisant mais aussi en fragilisant en permanence ce dont il a le plus besoin. D’une part, la libéralisation toujours plus complète de la force de travail lui est indispensable : il faut que les femmes puissent se salarier, se faire exploiter librement, travailler sans l’autorisation de leur mari ou de leur famille, gérer elles-mêmes leur salaire, etc. Mais cette nécessité objective est intrinsèquement contradictoire avec les exigences de reproduction de l’ordre social et moral de type hiérarchique ».

Bien d’autres aspects de la lutte d’émancipation – individualisation des femmes sont présentés dans ce livre dans lequel je vous invite vivement à vous plonger et qui, non seulement nous réconcilie avec un individualisme constructif, nous rend attentifs aux dégâts engendrés par l’idéologie néolibérale à ce niveau également, mais nous met aussi sur la voie d’un « nouveau monde possible », où la créativité de l’individu serait promue par une société démocratique d’acteurs responsables et solidaires.

Rémy Gyger

[1] Repères altermondialistes, Attac, Ed. Textuel, Paris, 2010, 141 p. Groupe « Individualisme contemporain » du Conseil scientifique d’Attac France Claude Calame, Christine Castejon, Philippe Corcuff, Jacqueline Pénit-Soria, Albert Richez, Stéphanie Treillet

 

 

A propos de cet article  

Mis en ligne le 8 novembre 2010

Au format d'impression:

 
Dans les pages 74 Angles d’Attac No 74, novembre 2010  

Les autres articles:

Ont participé à ce numéro :

Le capitalisme contre les individus

Adieu Merz, on ne t’aimait pas !

Objectifs du Millénaires 2015 – arrêter la comédie !

Bâle III : Beaucoup de bruit pour rien

Des économistes atterrés

 

Retour aux pages 74 Angles d’Attac No 74, novembre 2010

Haut de page

Copleft (L) ATTAC-Suisse 1205 Genève - Tel: ++41 22 800 10 suisse@attac.org
Reproduction autorisée en mentionnant l'adresse du site internet http://www.suisse.attac.org/
Site réalisé avec SPIP

 article-17