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Quelques jours de visite au Maroc nous ont permis d’approcher un peu la réalité sociale et politique de ce pays en mouvement. Grâce à la complicité et aux connaissances de nos camarades d’attac Maroc et d’attac France, nous avons réussi à appréhender quelque peu le fonctionnement complexe de cette société. Récit de rencontres militantes.
La découverte de l’histoire d’Abdelkrim Al-Kattabi nous a plongé dans les luttes émancipatrices et anti-colonialistes du milieu du XXe siècle et nous a aidé à comprendre le contexte politique particulièrement difficile dans lequel s’inscrivent les luttes actuelles au Maroc. Héritiers de l’histoire de la colonisation d’une part, et d’un système monarchique archaïque et répressif maintenu grâce au soutien de la France, de l’autre, les mouvements sociaux n’ont que très peu de latitude pour s’exprimer. Si la société marocaine d’aujourd’hui doit composer avec son histoire et avec un système politique sclérosé, elle doit également faire face à une volonté politique marquée d’introduire l’économie de marché au Maroc. C’est ainsi que ce pays est devenu un formidable chantier néolibéral : privatisations des services publics, ouverture des marchés aux multinationales étrangères, traités de libre-échange ; les recettes de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale sont appliquées à la lettre. Le pays se retrouve ainsi spolié de ses richesses, ses matières premières exploitées et transformées par des entreprises étrangères, ses infrastructures bradées, ses services publics privatisés…
Bien loin des images à « l’eau de rose » véhiculées par les agences de voyage, la société marocaine est le reflet de ces différentes données et se compose de nouveaux riches, profitant du néolibéralisme et des privatisations, d’expatriés français aux discours teintés de néo-colonialisme, d’intellectuels militant dans la quasi-clandestinité, par peur de la répression, de personnes âgées, d’infirmes ou d’enfants condamnés à vivre dans la rue. Mais le Maroc est aussi composé d’un peuple fier et debout, un peuple en lutte pour son émancipation et pour le respect de ses droits élémentaires. Alors que chaque jour apporte son lot d’arrestations, de condamnations, voire d’enlèvements, la résistance s’organise. On ne compte plus les manifestations, les grèves et les régions en lutte. C’est dans cette situation de grande tension qu’une grève de mineurs, dans le Moyen Atlas, a attiré l’attention d’attac Maroc et des mouvements sociaux marocains qui ont aussitôt décidé d’organiser une caravane de solidarité pour soutenir cette nouvelle lutte. Participer à cette caravane s’imposait non seulement comme une évidence, mais également comme une chance d’approcher un peu plus le « cÅ“ur luttant » de ce pays.
Une caravane de solidarité pour décloisonner les luttes…
Dimanche 22 juillet, 9h00. Après une nuit passée à la belle étoile sur la terrasse d’un hôtel à Azrou et réveillé-e-s par l’appel du muezzin, nous reprenons la route en direction de Mrirt. La beauté des paysages du Moyen Atlas n’a d’égal que la dureté de la vie dans cette région. Une très grande pauvreté y règne et les gens vivent essentiellement de l’élevage et de l’artisanat. Pourtant, la fierté et la dignité brillent dans les yeux clairs des Berbères Amazighs qui peuplent cette région du Maroc. Les couleurs et la lumière des paysages sont d’une extrême beauté, les bruns et les dégradés d’ocres qui prédominent semblent imprégner chaque parcelle de vie, aussi bien humaine qu’animale.
Arrivés à Mrirt, nous rencontrons dans un café des militant-e-s venus de tout le Maroc : une quinzaine de personnes d’attac Maroc, quelques syndicalistes, des militants des droits de l’homme et un défenseur de la cause Amazigh, au total une cinquantaine de personnes. Certaines ont parcouru plusieurs centaines de kilomètres, traversant le pays durant plus de 9 heures pour se joindre à la caravane de solidarité. Après les présentations et un petit café, nous nous remettons en route pour rejoindre le but de notre voyage : les mines de plomb, d’argent et de zinc de Jbel Awam dont les travailleurs, en grève depuis 18 jours, bloquent l’accès.
L’histoire est connue et procure une impression de déjà -vu. Elle débute avec une direction étrangère à qui appartient la mine, une société belge déconnectée de la réalité des travailleurs et sans aucune relation avec ces derniers. Puis arrivent les sociétés de sous-traitance, engagées afin d’effectuer un nouveau forage. Finalement, elles reprennent en charge une partie de la production et engagent de nouveaux travailleurs à prix cassés. Les pressions salariales sur les autres mineurs se font ressentir et, dès que la fatigue ou la maladie diminue le rythme de travail, les mineurs sont remplacés par des travailleurs plus vigoureux et plus productifs. Les titularisations se font attendre : alors que certaines personnes travaillent dans les mines depuis plus de 15 ans, les statuts fixes sont délivrés seulement au compte-goutte et en contrepartie de paiements de bakhchichs. Les conditions de sécurité sont déplorables, alors que les mineurs manipulent quotidiennement des explosifs et que les produits utilisés polluent l’eau des rivières environnantes... Grâce à cette stratégie, l’entreprise annonce des bénéfices de plus en plus importants. Ceux-ci échappent, évidemment, complètement aux travailleurs qui ne touchent comme salaire mensuel que 1800 dirhams (environ 180 euros). Alors que l’économie de Mrirt est basée sur l’exploitation des mines, c’est toute la région qui se voit privée d’une vie décente, privée d’accès à l’éducation et à la santé. Le dernier volet de cette sordide histoire s’appelle silicose, plus simplement nommée maladie des mineurs. Nombre de mineurs souffrent de troubles des voies respiratoires, dus à l’inhalation de particules de silice contenues dans la roche. Cette maladie chronique est incurable et provoque la mort. Les mineurs qui en sont atteints ne perçoivent ni indemnité, et ne trouvent pas de reconnaissance de leur cas.
Arrivés à la mine, nous sommes accueilli-e-s par 200 mineurs en piquet de grève. Après une heure de manifestation statique, à scander des slogans en arabe que l’on nous traduit aléatoirement, les prises de paroles s’enchaînent. Membres d’attac, de syndicats, ou de mouvements sociaux, tous mettent en avant l’importance de renforcer les liens entre les luttes qui secouent le Maroc. Le rôle de la mondialisation économique, qui déconnecte les travailleurs de leur direction, introduit la concurrence parmi les travailleurs et poursuit le profit comme unique but est aussi dénoncé.
La suite de la journée se déroule à boire du thé à la menthe, à manger un tajine préparé et offert par les mineurs, à filmer leurs témoignages et à prendre des photos, à échanger nos expériences de lutte et nos emails sous la tente, fragile et illusoire rempart contre la chaleur. Ce moment intense nous a permis de mieux appréhender les problèmes quotidiens des mineurs, ainsi que les difficultés de leur lutte. Ils souffrent essentiellement du cloisonnement : aucun média ne relaie leur grève, la ville la plus proche n’est pas informée du drame qui se déroule à moins de 50 kilomètres. Dans un régime répressif tel qu’il existe au Maroc, cet isolement se fait encore plus fortement ressentir, car il n’y a aucun interlocuteur officiel à qui adresser ses revendications. Le sentiment d’abandon est vraiment très présent dans l’esprit des travailleurs. Dans ce contexte particulier, la caravane de solidarité organisée par attac Maroc et les autres mouvements sociaux prend tout son sens. Elle permet de créer des liens entre les différentes luttes qui éclatent au Maroc et permettra peut-être, dans les années à venir, de créer un réel mouvement d’émancipation capable d’imposer le respect des droits les plus élémentaires : droit à la liberté d’expression et politique, droit à un travail décent et rémunérateur, accès à l’éducation et à la santé pour toutes et tous.
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