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Le Forum Social Mondial de Caracas : une caisse de résonance des luttes en Amérique latine

S’il n’est jamais aisé de décrire un Forum Social Mondial (FSM) dans toute sa diversité sociale et politique, il l’est encore moins cette année. La formule « polycentrique » de 2006 qui l’a réparti sur trois continents rend quasi impossible tout exercice de synthèse. En effet, fort différentes ont été ou seront les expériences africaines (cf. article ci-contre) de celles d’Amérique latine ou encore des réalités en Asie (avec la clôture du FSM 2006 ce printemps à Karachi). Un rapport du FSM, même s’il se cantonne à n’évaluer que la partie qui s’est déroulée à Caracas (Venezuela), est donc forcément teinté de la lecture personnelle du rapporteur face à un programme qui contenait plus de 2’000 séminaires et réunions de mobilisation, organisés par 2’500 organisations et suivis par 80’000 délégués du monde entier.

Face à cette effervescence, un premier constat : loin d’être « Ã  bout du souffle », comme l’ont précocement écrit la plupart des médias occidentaux mal informés, le mouvement altermondialiste continue à trouver dans le FSM son lieu central. Il est à la fois un espace de recherche d’une identité politique commune, une université populaire gigantesque et un forum d’organisation concrète de campagnes. Impossible de rentrer chez soi après un tel événement, sans ressentir le besoin de reverser cette énorme énergie qui s’y est dégagée dans sa propre activité militante quotidienne.

Ceci dit, après six ans d’existence, le FSM est forcément aussi traversé par des questions qui divisent ses participant-e-s. Des questions qui concernent de manière centrale la nature même du forum et qui se posent de manière d’autant plus soutenue que l’année 2005 avait été marquée tant par des victoires du mouvement altermondialiste (p.ex. les blocages de l’Accord de libre commerce des Amériques et du processus de ratification du Traité constitutionnel en Europe) que par des défaites (p.ex. l’accord ministériel de l’OMC à Hong Kong). Ainsi, le forum doit-il rester en première ligne un lieu d’échange d’expériences ou doit-il devenir un acteur politique à part entière, capable de construire, à l’échelle internationale et régionale, des résistances populaires ? En quoi consiste le socle commun des revendications : est-ce l’horizon d’un capitalisme régulé ou le renouvellement d’une critique anti-capitaliste radicale ? Et finalement, quelle relation le FSM doit-il entretenir avec le cadre politico-institutionnel qui en assure l’infrastructure (comme l’avait abondamment montré l’omniprésence du Parti des Travailleurs du président brésilien Lula lors des précédentes éditions à Porto Alegre) ?

Les forums de Bamako et de Caracas ont donné, à leur manière, des premières réponses divergentes à ces questions. En Afrique, une poignée d’intellectuel-le-s, principalement occidentaux-ales (dont François Houtard et Ignacio Ramonet), ont pris l’initiative de lancer un « Appel de Bamako », une sorte de « programme politique altermondialiste » visant à « promouvoir des alternatives capables de mobiliser des forces sociales et politiques » (voir ci-dessous). Présentée à l’occasion de l’anniversaire des cinquante ans de « l’Appel de Bandung » qui vit la naissance du Tiers Monde comme acteur politique sur la scène internationale, cette démarche consiste de fait à proposer un front uni entre les mouvements sociaux et les pays du Sud contre le néolibéralisme et l’impérialisme.

Face à cette démarche « d’en haut », le forum de Caracas s’est distingué par une forte dynamique venue « d’en bas ». En effet, les forums sociaux fonctionnent comme des énormes caisses de résonance du monde qui les entoure, et le mouvement altermondialiste présent au Vénézuela n’a pas pu éviter de se mouiller dans la réalité d’un continent en pleine ébullition sociale. Ainsi, le jour d’ouverture coïncidait avec l’investiture présidentielle fortement médiatisée du syndicaliste bolivien Evo Morales, un militant qui était lui-même jusqu’à peu un participant des forums. Mais surtout, le FSM se déroulait dans le pays de la « révolution bolivarienne » et du « socialisme du XXI siècle » proclamé par le président Chavez. Et si, à la différence de l’opposition anti-chaviste qui n’a pas hésité à mettre des gros moyens dans une campagne de propagande mensongère contre les militant-e-s altermondialistes présent-e-s à Caracas, les « chavistes » ont soigneusement évité toute récupération du FSM, la dynamique et les contradictions du processus révolutionnaire en cours ont fortement imprégné les discussions qui se tenaient à l’intérieur du forum.

Ainsi, jamais il n’aura été tant discuté de « socialisme » dans un forum social que dans son édition vénézuélienne. Un « socialisme » qui devait, comme l’expliquait Chavez dans son discours adressé aux participant-e-s du forum, prendre à la fois en compte les échecs du siècle dernier (y compris celui de l’expérience cubaine) et les influences nouvelles, telles que les luttes indigènes en Amérique latine. Un « socialisme » dont l’horizon est la démocratisation radicale des sphères de décision sociales, politiques et économiques et dont la mise en Å“uvre, difficile et contradictoire, se déroulait devant les yeux des délégué-e-s : dans les programmes de réforme agraire ou de construction de logements, dans les « missions » pour l’accès à la santé ou à l’éducation des couches les plus défavorisées, dans la mise en place de coopératives de production ou l’occupation d’usines par les travailleur-euse-s. Mais aussi dans l’auto-organisation des classes populaires qui, après avoir libéré « leur président » après le coup d’état de 2002, se trouvent aujourd’hui dans un processus où foisonnent des expériences syndicales, associatives et politiques nouvelles.

Influencés par cette dynamique, les mouvements sociaux présents à Caracas ont produit un document qui insiste sur la nécessité de construire des forts mouvements populaires d’opposition à l’impérialisme. Mais aussi un document dans lequel est affirmée la volonté de maintenir une « autonomie politique et programmatique » face aux gouvernements dits progressistes et de continuer à « exercer une pression contre toute adaptation de ces gouvernements au modèle néolibéral » (voir ci-dessous). Car loin de succomber à une vision romantique du processus révolutionnaire en cours au Vénézuela, l’analyse de ses contradictions était également à l’ordre du jour du forum. Ainsi, il était difficile de ne pas voir les risques inhérents à la forte tendance paternaliste du président Chavez, entouré par un bon nombre de cadres du Parti communiste cubain. Ou de ne pas rester critique face à la vision d’une intégration économique continentale basée essentiellement sur la richesse pétrolière du Vénézuela. Comme l’analysait par ailleurs la sociologue vénézuélienne Margarita Lopez-Maya, membre du comité d’organisation du forum, le « socialisme » dont parle Chavez se révèle être en partie un « capitalisme d’état rénové ».

Mais surtout, cette affirmation d’autonomie s’est imposée de manière urgente à la lumière de la politique commerciale que le gouvernement de Lula a défendu au sein de l’OMC fin 2005. En représentant exclusivement les intérêts de l’industrie agro-alimentaire brésilienne, le Brésil a en effet rendu possible un accord à Hong Kong, catastrophique pour les pays du Sud. Ainsi, la leçon de Caracas est la suivante : aucun gouvernement, aussi « ami » soit-il, ne peut compter sur une carte blanche pour être « compagnon de route » des mouvements sociaux. Au mieux, comme c’est le cas au Vénézuela ou en Bolivie, peut s’ouvrir un processus d’articulation entre des politiques progressistes et l’auto-organisation des salarié-e-s et citoyen-ne-s visant à la construction d’un réel pouvoir populaire et démocratique.

Alessandro Pelizzari, de retour de Caracas

 

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Mis en ligne le 20 février 2006

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Dans les pages 28 Angles d’ATTAC mars 2006  

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