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Quels qu’en aient été les prétextes initiaux, la guerre de destruction totale que mène Israël au Liban et à Gaza depuis plusieurs semaines n’est rien d’autre que l’expression de son refus d’appliquer les résolutions internationales, de reconnaître le droit du peuple palestinien à un Etat, et de respecter la souveraineté du Liban sur la totalité de son territoire.
Mais Israël apparaît aussi de plus en plus clairement comme le bras armé de la stratégie états-unienne de remodelage du Moyen-Orient, de soumission de la région à la domination économique et militaire des Etats-Unis, en vue d’en contrôler les ressources et les marchés, et au complexe militaro-industriel dont l’administration Bush est le représentant direct.
Le soutien américain sans faille, qui s’est traduit par la livraison continue d’armes de plus en plus destructrices et sophistiquées au plus fort de l’agression, révèle en effet l’alliance stratégique entre la plus grande puissance impérialiste du monde et l’Etat d’Israël et le lien entre la guerre en Irak et la nouvelle guerre à Gaza et au Liban.
Terrorisme de résistance et terrorisme d’Etat
La folie destructrice israélienne au Liban a atteint un tel degré, qu’il devient de plus en plus difficile de la justifier comme réaction de légitime défense face à l’attaque de milices du Hezbollah, qui ne seraient rien d’autre qu’une organisation terroriste mue par la haine des juifs et la volonté de détruire l’Etat d’Israël, décrite par le cinéaste Amos Gitai, dans Le Monde du 9 août, comme « une organisation religieuse féroce, qui s’appuie sur une idéologie parfaitement irrationnelle », qu’il serait impossible d’« apaiser par la modération et la diplomatie ». Un tel discours raciste qui renonce (ou interdit) de chercher à comprendre les racines de la violence relève lui-même de l’irrationnel. En l’occurrence, son auteur « oublie » que l’enlèvement des deux soldats israéliens et les attaques à la roquette sur le nord d’Israël faisaient suite à l’entreprise de destruction de la bande de Gaza entamée quelques semaines auparavant de sorte qu’elle a pu apparaître comme « le premier acte de solidarité militaire du monde arabe avec les Palestiniens » [Tanya Reinhart, Politis, 27 juillet].
De même que le prétexte à la guerre à Gaza, l’action militaire d’un groupe armé palestinien du Hamas, masquait le contexte réel de cette agression, survenue le lendemain d’un accord historique entre le Hamas et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP, organisation faîtière des mouvements de libération palestiniens, à laquelle aspire à adhérer le Hamas), pour privilégier la lutte politique et la construction d’un état palestinien dans les territoires de Cisjordanie et de Gaza.
Alors que les Palestiniens se sont dotés d’un gouvernement démocratiquement élu en janvier 2006, le monde occidental dit démocratique et civilisé a refusé d’en reconnaître la légitimité, sous prétexte que le peuple palestinien avait donné la majorité des voix au Hamas, manifestant ainsi son rejet d’un gouvernement corrompu et son amertume face à un prétendu processus de paix se traduisant par une accélération de la colonisation et des entraves toujours plus lourdes et insupportables à leur existence quotidienne. Pourtant, dans une situation politique inédite et délicate, malgré le scandaleux embargo sur l’aide étrangère imposé par l’occident, les dirigeants palestiniens avaient entrepris de définir une position commune et le Hamas avait accepté de donner la priorité à la lutte politique et à la revendication d’un Etat sur les territoires occupés en 1967, reconnaissant de fait implicitement Israël. Pendant ce temps, malgré l’évacuation de Gaza à grand renfort de publicité, Israël n’en a pas moins continué à prétendre contrôler ce territoire, à y faire des incursions militaires et à pratiquer l’assassinat politique systématique de terroristes, qu’en d’autres temps et d’autres lieux nous savions pourtant qualifier de résistants.
En vérité, cette nouvelle guerre de destruction sur Gaza est la preuve qu’Israël ne veut pas négocier, et il est difficile de ne pas y voir le moyen de couper court au risque que faisait peser l’accord entre le Hamas et l’OLP en imposant une reprise des négociations pour la libération des territoires occupés et la création d’un Etat palestinien. La poursuite de la colonisation, la construction du mur, sont en contradiction avec la recherche de la paix et il est urgent de dénoncer le projet colonial israélien, mais aussi d’en comprendre les ressorts, dans le contexte du projet de nouveau Moyen-Orient promu par l’allié américain.
Au Liban, rappelons qu’Israël continue à occuper une petite portion de territoire, les fermes de Chebaa : prétexte fallacieux utilisé par la Hezbollah pour mener des actes d’agression nous dit-on. Mais si c’est le cas, pourquoi Israël continue-t-il à lui donner ce prétexte en refusant de se retirer de ce territoire ? Et que dire des dizaines de prisonniers libanais qui croupissent dans les geôles israéliennes, des incursions incessantes de l’aviation israéliennes au Liban, des destructions de centrales électriques l’année dernière. On oublie enfin un peu trop facilement l’annexion du Golan syrien, qui n’a jamais été reconnu par la communauté internationale.
Mais là encore, il est remarquable qu’après l’assassinat du premier ministre Hariri, du grand mouvement populaire qui a suivi et a permis l’évacuation de l’armée syrienne, alors que les dissensions politiques étaient certes réelles et délicates entre « mouvement du 14 mars » et partis chiites (qualifiés de pro-syriens ou soupçonnés d’être manipulés par la Syrie et l’Iran, alors même qu’ils représentent 40% de l’électorat libanais), un travail avait été entrepris, par une commission du dialogue national, constituée dans le cadre du parlement, pour tenter de rapprocher les positions, en particulier sur la question du redéploiement de l’armée dans le sud.
Alors comment mettre sur le même plan des actes de résistance, menés par des groupes armés, dont le timing ou les modalités peuvent être critiqués (y compris et surtout lorsque des populations civiles sont touchées, mais ici, rappelons qu’il s’agissait d’enlèvements de soldats...), et des actes de guerre de grande envergure lancés par un Etat surarmé ?
Du projet sioniste à l’entreprise coloniale impérialiste
Comment comprendre que le projet sioniste, qui se voulait projet de rédemption d’un peuple martyre, se soit ainsi transformé en projet colonial, en agent d’une domination impérialiste plus large ? Sans remonter trop loin dans l’histoire, il est important d’affronter cette question puisque c’est ce projet d’émancipation qui justifie aujourd’hui, explicitement ou implicitement, le soutien massif dont jouit Israël en occident.
Certes, historiquement et moralement, le projet sioniste ne peut être réduit à sa dimension coloniale. Mais pour les peuples du Proche-Orient, la création d’Israël était le produit complexe et ambigu de la mauvaise conscience d’une Europe qui avait été incapable de protéger les juifs contre les horreurs du nazisme. Plus tard, dans le contexte de la guerre froide et des luttes de libération, Israël est très vite apparu comme un avant-poste des intérêts occidentaux au Proche-Orient. En 1967, Israël occupe les derniers territoires de l’ancienne Palestine mandataire qui lui avaient échappés, la partie de Jerusalem restée arabe après 48, la Cisjordanie, Gaza, mais aussi le Golan et le Sinaï. L’ONU vote alors la résolution 242, exigeant le retrait des territoires occupés. Après la guerre de 1973 et les accords de Camp David signés en 1978 avec Sadate, Israël restitue le Sinaï à l’Egypte, mais refuse d’appliquer les très nombreuses résolutions de l’ONU condamnant l’occupation et la colonisation des autres territoires et intensifie au contraire la création de colonies.
Signés peu après la première guerre du Golfe et l’opération américaine Tempête du désert contre l’Irak suite à l’occupation du Koweit, les accords d’Oslo de 1993 s’inscrivaient aussi dans le contexte de la fin de la guerre froide et de l’effondrement du communisme. Ils prévoyaient la création dans un délai de 5 ans d’un Etat palestinien sur les territoires occupés en 1967, des négociations devaient se poursuivre sur les conditions d’une évacuation progressive et surtout sur la question de Jérusalem et des réfugiés. Ils furent suivis par la signature l’année suivante d’un traité de paix avec la Jordanie. Pourtant, loin d’en respecter tant l’esprit que la lettre, les dirigeants Israéliens (y compris son premier signataire, Ishak Rabin, encore premier ministre, jusqu’à son assassinat en 1995) les ont trahis dès le début en poursuivant la colonisation en Cisjordanie et à Gaza. Ils n’en ont pas moins tiré parti pour obtenir l’établissement de relations sinon politiques, du moins économiques, avec de nombreux états arabes. Dès 1995, les échanges économiques entre Israël et les pays de la région, en partie via la Jordanie, ont connu une progression très rapide. Des « zones industrielles spéciales », étaient mises en place en Jordanie à partir de 1998, plus récemment en Egypte, sortes de zones franches réservées à des entreprises associant une part de capitaux israéliens, et bénéficiant à cette condition d’un accès libre au marché des Etats-Unis. Ainsi, d’un côté, le volet économique des accords d’Oslo [voir l’analyse de Marwan Bishara dans son petit livre, Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid] en faisait un véritable accord de libre-échange et un instrument de l’hégémonie du modèle néo-libéral et des marchés financiers, de l’autre, il n’empêchait en rien la poursuite de la politique coloniale israélienne. Au point que si l’on est fondé à dire que c’est Israël qui n’a pas su saisir la chance qui lui était offerte par les accords d’Oslo, et non les Palestiniens, on peut aussi s’interroger sur la signification réelle et les enjeux sous-jacents de ces accords. Il n’est pas indifférent qu’ils aient été suivis de près par la création de l’OMC (en 1995) et le lancement du Partenariat euro-méditerranéen d’une part, d’autre part et plus révélateur encore, par l’organisation de plusieurs sommets économiques réunissant Israël, les Etats-Unis et les pays arabes et visant à mettre en place une nouvelle « Economie de la paix au Moyen-Orient (sommets de Casablanca, 1994, Amman, 1995, Le Caire, 1996, Doha, 1997). Enfin, n’oublions pas l’importance de l’industrie militaire en Israël et son étroite coopération avec les Etats-Unis : au moment où, dans la décennie 1990-2000 , les budgets militaires des pays arabes voisins étaient divisés par deux, celui d’Israël restaient stable, à 10% d’un PIB par ailleurs bien plus élevé que celui de ses voisins.
Dans ce contexte, c’est aussi la société israélienne qui souffre des conséquences d’une politique de libéralisation conjuguée à la priorité donnée à la logique de guerre. D’où des mouvements de mécontentement, qui expliquent le succès inattendu aux dernières élections israéliennes d’un parti travailliste dirigé par un ancien syndicaliste pourtant peu charismatique, Amir Peretz. Le paradoxe de cette guerre est qu’elle ait été menée par un gouvernement de civils, incluant un parti travailliste qui a fait toute sa campagne sur un programme social, et qui a mené pourtant une des guerres les plus agressives qu’ait jamais connu Israël, en s’opposant pour la première fois à une guérilla populaire (rappelons que les précédentes guerres opposaient Israël à des Etats nationalistes). Pour comprendre ce paradoxe, il est temps de désacraliser Israël et de le voir pour ce qu’il est aujourd’hui, à savoir un Etat colonial, avec ce que cela implique de mépris pour les populations dominées et d’aveuglement sur leur capacité de résistance. La colonisation des territoires palestiniens, loin de se réduire à une pure entreprise idéologique ou messianique, est d’ailleurs mue par de puissants intérêts économiques et elle s’accompagne de la montée en puissance d’une économie spéculative, dominée par les intérêts immobiliers, qui s’appuie sur une classe de petits colons arrivés là pour bénéficier des aides offertes par l’Etat [voir l’article de Gadi Algazi dans le Monde diplomatique d’aout 2006].
Palestine, Liban, pays arabes : luttes de résistance, lutte pour la démocratie et luttes anti-impérialistes
Il est remarquable que sous le prétexte de lutter contre le terrorisme et de défendre la démocratie, ce soient les seuls pays arabes dont les gouvernements ont été mis en place suite à des élections démocratiques qui soient aujourd’hui la proie de la folie destructrice israélienne. En réalité, c’est le terrorisme d’Etat pratiqué tant par Israël que par les Etats-Unis qui mettent en danger la sécurité du monde, en favorisant l’action de groupes terroristes hors de tout contrôle comme al-Qaida.
Contrairement à la vision réductrice souvent véhiculée par les médias, les pays arabes du Proche-orient sont aujourd’hui traversés par des clivages sociaux de plus en plus profonds, la plupart des régimes en place connaissent une grave crise de légitimité, et de nombreux mouvements d’oppositions se développent, religieux en majorité mais aussi des mouvements altermondialistes [on citera pêle-mêle : ATTAC Liban, Maroc et Tunisie, AGEG-AntiGlobalisation Egyptian Group, AGAS-AntiGlobalisation Activists Syria...].
Ces régimes appliquent à la lettre les politiques libérales dictées par les Institutions financières internationales : plans d’ajustements structurels, libéralisation-privatisation des services (en particulier public). Mais l’ouverture politique est très limitée et l’état d’urgence toujours en vigueur depuis des dizaines d’années (en particulier en Syrie et en Egypte...) et ces régimes font face à des mouvements de résistance populaire qui se multiplient, particulièrement en Egypte, tandis que sous les coups de la répression subie pendant des décennies, mais aussi de l’effondrement du communisme, les partis de gauche ont été totalement marginalisés, et que le seul débouché politique du mécontentement populaire prend aujourd’hui la forme de partis islamistes.
Au Liban comme en Palestine, le paysage politique est tout aussi complexe et les peuples semblent n’avoir plus le choix qu’entre des forces laïques mais corrompues et largement acquises aux thèses néolibérales (c’est le cas des partisans de Hariri, mais aussi, très largement, du Fatah) et des partis islamistes (Hamas ou Hezbollah) qui ont repris le flambeau de la lutte anti impérialiste et de libération, et se sont fait les porte-voix des plus misérables et des oubliés de l’ouverture économique, mais n’ont bien souvent d’autre programme politique que le secours immédiat mâtiné d’une morale islamique conservatrice. Les forces démocratiques laïques anti impérialistes se trouvent confrontées à une situation impossible, devant lutter sur trois fronts : contre des régimes corrompus, contre l’impérialisme et le néo libéralisme et contre les forces rétrogrades et obscurantistes. La solidarité internationale est d’autant plus importante pour les soutenir dans leur combat.
Attac et la nécessaire solidarité avec les mouvements de résistance et les luttes sociales dans les pays du Proche-Orient
Le Moyen-Orient apparaît ainsi comme un épicentre de l’opération de soumission du monde à un ordre néo-libéral dont le volet militaire se fait de plus en plus agressif et Israël en est aujourd’hui un instrument décisif.
D’où l’importance du travail d’information, d’analyse, de décryptage des évènements en cours, et des actions de solidarité pour les luttes extraordinairement difficiles menées dans tous les pays de la région, Israël, comme les pays arabes.
Nous ne devons pas nous laisser aveugler par les mots d’ordre de lutte antiterroriste, par les discours stigmatisant l’islam ou les arabes, mais au contraire ramener les combats en cours à leurs véritables enjeux : économiques et sociaux. Le rôle d’Attac est ici absolument essentiel, en lien avec les mouvements anti impérialistes et les organisations altermondialistes tant en Israël que dans les pays arabes voisins.
Elisabeth Longuenesse, sociologue sur le Moyen-Orient méditerranéen au Centre national de la recherche scientifique (CNRS-France), Attac France Groupe Méditerranée .
PS: Elisabeth Longuenesse animera un atelier sur la crise du Proche-Orient durant l’Universitié d’été d’attac Suisse, du 1er au 3 septembre 06. |