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Voilà un an et demi que le Liban est plongé dans une crise politique qui paralyse ses institutions et son économie. Cette crise, due au bras de fer que se livrent deux alliances, dites du 8 et du 14 mars [1], polarise et divise profondément le pays.
Les forces du 14 mars constituent la majorité parlementaire issue des élections de juin 2005. Celles-ci sont menées par le Courant du futur, parti dirigé par Saad Hariri - fils de l’ancien premier ministre, Rafic Hariri, assassiné le 14 février 2005 - et auquel appartient le premier ministre actuel, Fouad Siniora. Les forces du 8 mars, quant à elles, se sont baptisées « opposition nationale libanaise » et sont menées principalement par le Hezbollah. Ce parti ainsi que ses alliés (Courant patriotique libre du général Aoun, Amal du président du parlement Nabih Berri, parti nationaliste social syrien, et d’autres) occupent depuis décembre 2006, à travers un grand campement de tentes, le centre-ville de Beyrouth et encerclent les lieux du pouvoir libanais. Et ce, suite à la démission du gouvernement de tous les ministres chiites (des partis Hezbollah et Amal) et d’un ministre chrétien orthodoxe. Cette démission fut le premier acte visible d’une lutte pour le partage du pouvoir qui configure désormais le paysage libanais. Sur ce fond politique divisé, les autres principaux points de désaccords, voire de conflits, sont la nature des relations avec la Syrie, l’Iran et les Etats-Unis, la nécessité de la mise en place d’un tribunal international pour juger l’assassinat de Rafic Hariri, ainsi que le maintien des armes, comme armes de résistance à l’occupation israélienne, aux mains du Hezbollah.
Cette crise constitue à la fois la cause et la conséquence d’une situation sécuritaire marquée par des attentats à répétition, visant majoritairement des hommes et femmes politiques, ainsi que des personnalités antisyriennes.
Le paysage économique et social est quant à lui marqué par une inflation extrêmement rapide, due à la fois au contexte international, à la baisse du dollar [2] et à la faiblesse de l’Etat libanais, l’un des plus endettés au monde (plus de 40 milliards de dollars de dettes pour moins de 20 milliards de dollars de PIB annuel, le service de la dette engouffre 40% du budget de l’Etat). Le gouvernement libanais mène, depuis bientôt 20 ans et quelle que soit la coalition au pouvoir [3] des politiques de privatisation, de libéralisation (à l’intérieur et à l’extérieur par la signature d’accords de libre-échange), d’ajustement structurel et de désengagement de l’Etat. Des mouvements sociaux sporadiques, qui se manifestent depuis de nombreuses années et devenant plus visibles depuis fin 2006, sont soutenus plus ou moins activement et de façon régulière par l’opposition. Plusieurs manifestations contre la cherté de la vie ont dégénéré en affrontement avec l’armée, garante de l’ordre sur le territoire libanais.
Parfums de guerre civile
Depuis début 2008, avec l’accélération de l’inflation et la baisse brutale du niveau de vie, les mouvements sociaux se sont amplifiés aussi bien du côté syndical que du côté civil et associatif, avec en particulier le lancement de la campagne contre la privatisation des services publics, dite « dawle aw ishtirak » - littéralement « Etat ou abonnement ? ». Cette campagne vise à rétablir le citoyen à la place du consommateur, et donc à lutter contre la cherté de la vie à travers le renforcement du service public et collectif. Cette campagne rassemble des partis, des associations ou des groupuscules du mouvement altermondialiste (dont attac liban), des mouvements pour les droits civiques et des mouvements de l’extrême gauche, derniers bastions encore libres de se positionner « ni 8 ni 14 » (et donc de refuser de participer à la polarisation de la société). Cette campagne prenait tout doucement de l’ampleur au cours des mois de mars et d’avril 2008.
Un emballement s’est produit à travers deux suites d’événements parallèles :
- Un appel à la grève générale et à manifestation lancé par la Confédération générale du travail libanaise (CGTL) avec le soutien de nombreux mouvements.
- Sur le plan politique, le gouvernement de Fouad Siniora a pris fin avril deux décisions pour tenter d’affaiblir le Hezbollah : le démantèlement du réseau de communication utilisé par son aile armée (dernière force non étatique à posséder des armes au Liban, dans le cadre de la résistance à l’occupation israélienne) et la mutation du chef de la sécurité de l’aéroport, pro-hezbollah. La cause réelle de la prise de ces décisions et de leur timing, n’est toujours pas claire. Il n’est en effet pas à exclure qu’elles fassent partie d’une stratégie géopolitique plus globale (au-delà du Liban).
L’opposition ayant décidé de soutenir « activement, par des mouvements de désobéissance civile » l’appel à la grève des syndicats, la direction de la CGTL, suite à ce soutien un peu trop actif et par peur de violences, a fini par annuler son appel à la manifestation (alors que la campagne Dawle aw ishtirak retirait son soutien au mouvement de grève). Cette annulation n’a pas été prise en compte par l’opposition, qui a démarré un mouvement d’ampleur de blocage de routes, notamment celle menant à l’aéroport, tandis que l’aile armée du Hezbollah, bien organisée et entraînée (vainqueur d’Israël !) aidée de la milice du mouvement Amal, occupait Beyrouth ouest, fief du Courant du futur, à majorité sunnite, et encerclé le domicile de M. Hariri fils, leader dudit courant. Les combattants du Hezbollah ont ainsi procédé à la fermeture de toutes les institutions du Courant du Futur, en particulier deux chaînes de télévision, un journal, et tous les locaux, bureaux... L’occupation de Beyrouth ouest s’est faite en 48h, entre mercredi 7 et vendredi 9 mai. Le Hezbollah, par cette démonstration de force, comptait s’en tenir là en attendant l’abrogation des mesures prises à son encontre (oubliées alors les revendications sociales et économiques). Cependant, cette manÅ“uvre semblait avoir omis de prendre en compte l’instabilité de la situation libanaise, et le fait que malgré l’absence d’armes lourdes, de nombreuses armes légères restent encore en circulation à travers le pays et aux mains des différents partis. Ainsi partisans et opposants du Hezbollah et du Courant du Futur se sont affrontés jusqu’au lundi 12 mai. Ces combats qui ont vu la réapparition de francs-tireurs, réveillant la hantise de la guerre civile, peuvent être également le fruit de volontés de provocations de la part d’acteurs très divers, locaux ou internationaux.
Aujourd’hui, après la reprise en main de la situation sécuritaire par l’armée, à laquelle ont fini par faire appel les deux camps, le gouvernement semble revenir sur ces décisions et le Hezbollah semble avoir obtenu satisfaction.
Oubliées les revendications sociales
Le bilan de ces quelques jours de quasi-guerre civile est très contrasté pour l’opposition et pour la majorité :
- le Hezbollah a montré sa suprématie militaire, tout en prouvant que malgré qu’il en soit capable, il n’a pas cherché à prendre le pouvoir, et a fait abroger les mesures à son encontre. La milice Amal a surtout rappelé aux habitants de Beyrouth ouest qu’elle n’a pas changé de nature depuis les années 80. Le courant patriotique libre a marqué sa différence : apportant un soutien politique sans faille au Hezbollah, tout en appelant ses partisans à ne pas participer aux violences.
- Le gouvernement a perdu la bataille armée, puisque même l’Armée a tardé à intervenir malgré les appels qui lui ont été faits. Mais la majorité, et surtout le Courant du Futur, a eu beau jeu de montrer qu’il n’était pas armé, et qu’il ne cherchait pas à l’être. Il a montré l’impasse de la confrontation armée, puisqu’ayant conquis Beyrouth ouest, le Hezbollah s’en est finalement remis à l’armée. Il a montré à la population libanaise effrayée par la perspective d’une nouvelle guerre civile qu’il était « pacifique ».
La grande perdante est cette population libanaise. En effet, parmi la mosaïque de partis libanais, les plus grands, et en particulier les acteurs de cette dernière crise, ont un caractère confessionnel, la crise a donc pris un caractère confessionnel de lutte entre les sunnites et les chiites, à tel point que des dirigeants politiques alliés à l’opposition, mais de confession sunnite, ont mis en garde l’opposition : « Si le caractère confessionnel se confirme, nous vous retirons notre soutien, et nous nous replierons sur notre communauté ». Cette crise a donc eu pour effet d’exacerber des tensions confessionnelles qui existent, mais qui n’étaient pas supposées former le cÅ“ur du conflit actuel.
Cette situation d’exacerbation des tensions s’ajoute au fait que le seul thème absent des revendications des uns et des autres est le social ! Alors que le gouvernement applique des politiques catastrophiques du point de vue économique et social, il n’a pas eu à répondre de ces politiques puisque le mouvement qui s’est trouvé face à lui ne les a pas mentionnées. Il va donc pouvoir continuer sur la voie du bradage du pays pour pas cher, avec la vente des derniers services publics à des multinationales étrangères, laissant l’Etat s’endetter auprès de banques appartenant à ceux qui sont à la tête de ce même Etat... et auprès de puissances étrangères ! et ce avec la complicité d’une opposition qui ne s’oppose que sur ce qui touche ses intérêts.
Ounsi El Daïf
membre d’attac liban
Remarque : Cet article est inspiré des différentes analyses faites par le groupe attac Liban, on les trouvera en ligne ici : http://lubnan.attac.org/spip.php ?rubrique19. Par manque de place et de temps, cet article ne recense pas l’ensemble des acteurs politiques et sociaux de la crise, et n’aborde que peu l’aspect géopolitique international, dont on trouvera une lecture intéressante dans Politis du jeudi 15 mai 2008.
[1] en référence à deux grandes manifestations antagonistes tenues les 8 et 14 mars 2005 à Beyrouth
[2] sur lequel est indexée la livre libanaise
[3] y compris durant la période d’alliance entre la majorité actuelle et les principaux partis de l’opposition actuelle (à l’exception notable du CPL du Général Aoun)
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