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Été 2006 : nouvelles guerres au Proche-Orient, désordre néolibéral et Grand Moyen-Orient

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center revendiqués par al-Qaeda, les États-Unis de George W. Bush Junior se sont lancés dans une grande entreprise de remodelage du Moyen-Orient au nom de la lutte contre des mouvements terroristes qu’ils avaient pourtant largement contribué à susciter. Ils occupent l’Afghanistan en novembre 2001 avec le soutien de l’OTAN, puis l’Irak au printemps 2003, au mépris du droit international. Jusqu’à aujourd’hui, leurs opérations militaires font chaque jour des dizaines de mort dans ces deux pays, tandis que le chaos s’aggrave, avec la multiplication des attentats et des actions militaires de groupes de toute nature, dont les civils sont les premières victimes.

Pour mettre en place l’ordre néolibéral, au service des firmes multinationales et des marchés financiers, les Etats-Unis ont deux instruments, l’un « pacifique », les accords de libre-échange, qui démantèlent les économies locales, appauvrissent les populations et fragilisent les sociétés, l’autre militaire, l’occupation et la guerre, pour mettre à bas toute résistance à leur domination, mais aussi pour contrôler des ressources et ouvrir des marchés aux firmes multinationales.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’agression israélienne contre Gaza fin juin, puis celle qui a suivi contre le Liban. Certes, chaque conflit répond à des logiques propres, et le conflit israélo-palestinien ne peut se réduire à un avatar du projet hégémonique américain. Il s’y mêle en effet des enjeux de nature différentes, les uns propres à la question non résolue du partage de la Palestine et à la stratégie expansionniste de l’État d’Israël et les autres en relation avec la stratégie américaine de contrôle de la région. L’étroite coopération militaire entre Israël et les Etats-Unis, comme les discours des dirigeants israéliens qui reprennent mot pour mot la phraséologie de la lutte contre le terrorisme, soulignent la convergence entre le projet colonial israélien et le projet hégémonique américain dans la région, qui partagent la même conception d’une démocratie communautariste au service des marchés et d’un « ordre » imposé par la violence et les destructions, sans égard ni pour les populations civiles, ni pour le patrimoine tant naturel que culturel - ce dont témoigne la catastrophique marée noire qui est en train de s’étendre sur tout le littoral du Liban et au delà.

Déçus et désabusés par un « processus de paix » synonyme de poursuite de la colonisation, du vol de leurs terres, des destructions, arrestations, assassinats ciblés, fatigués du clientélisme et de la corruption de l’autorité palestinienne, les Palestiniens avaient, en janvier 2006, élu démocratiquement une majorité de députés du Hamas. Parce que ce choix allait à l’encontre de leur conception de la « démocratie », les Occidentaux ont suspendu leur aide, tandis que les autorités israéliennes en profitaient pour confisquer les ressources douanières revenant normalement à l’Autorité palestinienne, la privant d’une part essentielle de ses ressources, et reprenaient de plus belle assassinats ciblés et enlèvements. Au moment où les négociations entre le Hamas et l’OLP étaient sur le point d’aboutir à un accord donnant la priorité à la lutte politique, prenant prétexte d’un accrochage isolé et de l’enlèvement de l’un de leurs soldats, les forces armées israéliennes ont lancé une guerre meurtrière sur Gaza et ont enlevé des dizaines de députés, de ministres et de responsables politiques. Un an après son évacuation à grand renfort de publicité larmoyante, Gaza est réoccupée, la construction du mur se poursuit, ainsi que la destruction de l’économie et de la société palestinienne. A l’heure qu’il est, l’entreprise d’étouffement de la population se poursuit, les morts se comptent par centaines et les blessés par milliers, les ONG parlent de désastre sanitaire et au nom de la lutte contre le terrorisme, la « communauté internationale » se tait. L’ordre néocolonial ne supporte l’expression démocratique des peuples que s’ils se soumettent à des choix imposés de l’extérieur et ne tolère pas qu’ils revendiquent la souveraineté sur leur territoire.

Au Liban, les enjeux sont certes plus complexes. L’existence d’une mosaïque de communautés a fait de ce pays, depuis un siècle et demi, un espace où les puissances européennes rivalisaient pour imposer leur influence à travers leur appui à telle ou telle communauté, initiant le mécanisme infernal d’une ingérence extérieure permanente qui aggrave les divisions. La guerre civile libanaise de 1975-90 avait à nouveau été l’occasion d’affrontements meurtriers où se mêlaient enjeux locaux, régionaux et internationaux ; la présence d’une large communauté de réfugiés palestiniens depuis 1948 en faisait un des terrains du conflit israélo-palestinien, mais le jeu des alliances et ingérences l’avait aussi transformé en caisse de résonance des rivalités interarabes et plus encore du conflit est-ouest. En 1982, pour mettre fin aux actions de la résistance palestinienne, Israël occupe le Liban sud, dont ses forces seront chassées 18 ans plus tard, en 2000, par les actions d’une résistance libanaise dominée par le Hezbollah. Aujourd’hui, le Liban est un avant-poste du conflit entre l’ « occident » et des forces diverses qui s’opposent à l’hégémonie américaine, trop vite assimilées au « terrorisme islamique » ; entre les partisans du premier ministre assassiné, Rafic Hariri et de son lieutenant, Fouad Siniora, qui lui a succédé à la tête du gouvernement, et ses opposants, parmi lesquels le Hezbollah est la force dominante.

Le 12 juillet, suite à un accrochage militaire frontalier qui se solde par la mort de 8 soldats israéliens et l’enlèvement de deux autres, dans l’espoir d’en finir avec le Hezbollah, Tzahal se lance dans une folle guerre de destruction, détruisant routes, ponts, et infrastructures, bombardant usines, entrepôts et supermarchés, rasant des villages, tuant des centaines de civils, paralysant le pays (voir le rapport d’Amnesty International : http://web.amnesty.org/library/Index/FRAMDE180072006). Alors même que la résolution 1701 était sur le point d’être signée, des bombes à sous munition sont larguées, qui continuent à tuer à retardement et paralysent les campagnes et les activités agricoles. L’abandon du Liban par la communauté internationale avait permis un resserrement des rangs politiques libanais et débouché sur le plan en 7 points présenté à l’ONU dont la résolution 1701 est une version édulcorée. Mais si Israël a échoué à réaliser ce qui était son objectif premier, les destructions ont ramené le Liban 15 ans en arrière, annihilant les efforts de reconstruction des années 1990, et fragilisé un peu plus son équilibre politique interne. Le financement de la reconstruction le soumet au bon vouloir - et au contrôle - des bailleurs de fonds, pour l’instant surtout représentés par les pays arabes du Golfe (Arabie Saoudite, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis), et l’Iran, à travers le soutien apporté au Hezbollah, tandis que les pays occidentaux préparent une conférence de pays donateurs, « Beyrouth I », pour fin novembre, organisant la gestion de son endettement.

Né en 1983, historiquement lié à la révolution iranienne, le Hezbollah doit sa popularité à la résistance victorieuse qu’il a dirigée contre l’occupation israélienne du Liban Sud. Parti religieux, foncièrement conservateur et communautariste, ayant vocation à représenter la communauté chiite, c’est à la fois une organisation de résistance et un parti politique intégré dans le jeu politique libanais, qui participe sans état d’âme aux politiques néolibérales mises en Å“uvre par le gouvernement Siniora. Pour son rôle dans la résistance, il reçoit le soutien de forces politiques laïques et séculières libanaises (en particulier le parti communiste libanais) par ailleurs opposées à ses positions en matière de politique intérieure. Si sa capacité militaire a sans doute été affaiblie par ce conflit, il en ressort politiquement renforcé, ce qui ne facilite pas la tâche des forces démocratiques. La poursuite de l’occupation par Israël des Fermes de Shebaa et d’un nouveau village frontalier, Ghajar, ses violations incessantes de l’espace aérien, sont autant de provocations qui risquent d’embraser à nouveau le terrain, alors que les dirigeants israéliens profèrent explicitement des menaces de nouvelle offensive.

Inscrit dans la résolution 1701, le déploiement le long de la frontière d’une armée libanaise sous-équipée assistée par une force multinationale, placée sous l’égide de l’ONU, vise officiellement à interdire les livraisons d’armes au Hezbollah et à protéger Israël : mais, qui protègera les Libanais (et plus encore les Palestiniens) de l’agression israélienne ? Le risque est grand de voir la FINUL renforcée se transformer en force d’occupation et de contrôle, au mieux impuissante, au pire complice, de la prochaine agression israélienne. Qu’elle soit majoritairement composée de contingents européens n’offre guère de garantie, alors que l’Europe participe au boycott de la Palestine, et que la plupart de ses membres appartiennent à l’OTAN.

Elisabeth Longuenesse,15/10/06, paru dans le Grain de Sable d’Attac Rhône

 

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Mis en ligne le 22 octobre 2006

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