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Des coïncidences ou comment faire taire un militant ?

La lutte de Franklin Frederick contre Nestlé pour la préservation de l’eau au Brésil

Depuis des années, Franklin Frederick milite pour la préservation des eaux du parc de São Lourenço dans l’Etat du Minas Gerais au Brésil. Il a fondé le Mouvement des amis du Circuit des eaux [1] pour sensibiliser les gens à ce sujet. Cette lutte l’a amené plusieurs fois en Europe, et particulièrement en Suisse où se trouve le siège principal de Nestlé, pour participer à des forums, des discussions et des conférences [2]. Ce qu’il dénonce, c’est le pompage excessif des sources d’eau par Nestlé dans le parc de São Lourenço, ainsi que la déminéralisation de l’eau pour en faire de l’eau embouteillée Pure Life. Le Ministère public brésilien a déposé une plainte contre Nestlé concernant cette déminéralisation et la multinationale a finalement cessé le pompage en 2006. Aujourd’hui, M. Frederick et son mouvement demandent une expertise indépendante des dommages causés par Nestlé [3].

Nestlé a toujours refusé d’accorder un entretien sérieux à Franklin Frederick. Mais plusieurs indices montrent que l’entreprise observe de près ce militant dérangeant. En y regardant bien, on peut même se demander si certaines actions de Nestlé n’ont pas comme seul but de faire taire M. Frederick.

Revenons aux 29 et 30 octobre 2005, quand l’association Multiwatch organise une audience sur les activités de Nestlé en Colombie [4]. Dom Tomas Balduino, évêque brésilien assez réputé dans son pays, fait partie du conseil. Une deuxième partie de la manifestation est consacrée à différents ateliers thématiques, toujours en rapport avec les activités de Nestlé. M. Frederick est invité à exposer le cas de São Lourenço dans l’atelier sur l’eau.

Quelques jours avant cet évènement, le 25 octobre, le ministère public de São Lourenço écrit une lettre à Nestlé Waters Brésil. La lettre entière porte sur Franklin Frederick et dénonce ses activités : “[...] Monsieur Franklin Frederick ne représente sous aucun aspect les habitant-e-s de São Lourenço dans leur vie sociale ou économique, puisqu’il n’est pas né dans la ville et ne participe pas à la vie de notre communauté locale. Contrairement à M. Franklin, Nestlé Waters Brésil joue un rôle fondamental dans la vie économique et sociale de São Lourenço, en contribuant fortement au progrès et développement durable de la ville. [...]”.

Mars 2006. Franklin Frederick est invité à un séminaire sur l’eau en Grande-Bretagne, organisé par plusieurs ONG tel que Action aid, Christian aid, Warn on Want et World development movement. Ces ONG reçoivent, juste avant le séminaire, une lettre de la part de Nestlé UK dans laquelle on peut lire, entre autre : “Nous avons appris que votre organisation est l’une des co-sponsors d’une réunion organisée le 2 mars intitulée “Protéger le droit à l’eau” qui inclut comme orateur Franklin Frederick [...]. Nous vous envoyons comme information une lettre du maire de São Lourenço [...] ainsi qu’une étude sur São Lourenço faite par le bureau Veritas, une compagnie de recherches environnementales et sociales.”

Le 26 janvier 2006, Nestlé fait le don d’une église à la communauté de São Lourenço. Le 27 janvier, une conférence appelée “L’eau : droit de propriété ou droit humain” a lieu à l’Open Forum à Davos. Parmi les invité-e-s se trouvent Peter Brabeck, le CEO de Nestlé, ainsi que Franklin Frederick. Ce dernier se désiste, mais on peut se demander ce qui se serait passé s’il avait été présent : M. Brabeck aurait-il avancé ce don comme “preuve” de la bonne conduite de Nestlé à São Lourenço ?

Toutefois, plusieurs personnes et organisations de São Lourenço ne sont pas vraiment d’accord avec les louanges de leur maire à propos de Nestlé. Ainsi s’adresse M. Fr. Diamantino P. de Carvalho, évêque du diocèse de Campanha (dont fait partie le “Circuito das Águas”) et ancien pasteur de la commune de São Lourenço, dans une lettre du 26 avril 2007 à l’ONG Alliance Sud en Suisse : “l’entreprise Nestlé s’est peu occupée de la conservation de l’environnement de la commune.” Il précise qu’à sa connaissance, Nestlé n’a jamais participé à des actions sociales en faveur de la ville. En se référant à la lettre du maire dont il avait connaissance, l’évêque ajoute que les actions mentionnées que Nestlé aurait entreprises pour un développement durable sont de la pure “propagande”. Il souligne aussi que ce que M. Frederick défendait est exactement ce que défendait le Ministère public brésilien. En ce qui concerne l’église “offerte” par Nestlé, celle-ci appartient à l’Eglise catholique depuis 1903.

Le 2 mai 2007, l’“associaçao Terra das Aguas Viva São Lourenço” s’adresse aussi à Alliance Sud pour donner son point de vue sur les activités de Nestlé dans leur région. Cette association fait porter à Nestlé la responsabilité de la chute du tourisme, leur principale activité économique. Elle se dit en désaccord avec le maire qui vante dans sa lettre les programmes de Nestlé. Selon cette ONG, les programmes “100% qualidade de vida” ou “Nutrir” ne fonctionnaient que précairement, sont complètement hors service aujourd’hui et n’ont quasiment rien apporté au développement de la région. Cette lettre est soutenue par la signature des groupes suivants :

- syndicat des hôtels, restaurants et bars de São Lourenço

- mouvement « Réveille-toi São Lourenço »

- association commerciale et industrielle de São Lourenço

- Chambre des directeurs logistiques de São Lourenço.

On peut se demander ce qui est le plus représentatif d’une région : le point de vue d’un maire ou celui de tant d’organisations différentes ? En outre, on ne voit pas bien quel serait l’intérêt personnel, pour un simple citoyen comme Franklin Frederick, à dépenser tant d’énergie pour préserver l’eau précieuse d’un parc ! Par contre, on devine aisément quel profit peut tirer Nestlé de l’exploitation de l’eau de São Lourenço. On imagine bien également pourquoi la multinationale cherche à discréditer ce citoyen dérangeant, par tous les moyens…

[1] http://www.circuitodasaguas.org

[2] Pour en citer juste quelques-uns : Le Forum Nestlé en 2004, le Forum Social Suisse en 2004 ou Multiwatch en 2005.

[3] Voir : “Dégâts des eaux au Brésil. Nestlé refuse l’expertise”, Le Courrier, 21 juillet 2007.

[4] www.multiwatch.ch

 

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Mis en ligne le 28 octobre 2007

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Dans les pages 46 Angles d’Attac novembre 2007  

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