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Paru dans le journal Solidarités, no 121, janvier 2008
Après plusieurs mois de mobilisation, suivis d’un arbitrage difficile, les négociateurs syndicaux et patronaux sont arrivés à un projet d’accord qui doit encore être ratifié par les deux parties syndicale et patronale. Nous avons choisi ce moment pour nous entretenir avec Alessandro Pelizzari, secrétaire syndical d’UNIA à Genève, à propos de la signification de cette confrontation d’envergure, dont les résultats peuvent à première vue paraître assez modestes pour les travailleurs.
Quelle évaluation fais-tu du projet d’accord adopté le 18 décembre dernier par les délégations syndicale et patronale du gros Å“uvre du bâtiment en matière de flexibilisation du temps de travail ? Comment expliques-tu par exemple les déclarations triomphalistes du président de la Société suisse des entrepreneurs (SSE) Werner Messmer, qui estime que « la solution acceptée par les syndicats est finalement plus favorable aux entrepreneurs », parce qu’elle « ne fixe pas de limitation formelle aux heures de travail “récupérables” en cas d’arrêt des chantiers pour des raisons techniques ou à cause des intempéries » (Le Temps, 20 décembre 2007).
L’accord est intervenu après une phase de mobilisations d’une détermination rarement vue en ce pays ces dernières décennies. L’ampleur du mouvement a, malgré les difficultés que nous connaissions dans certaines régions, surpris le patronat, qui misait sur l’incapacité des syndicats de renouer avec les secteurs plus combatifs des travailleurs. De ce point de vue, l’appel de la SSE à une médiation externe et le fait d’avoir signé un accord qui remet en place la Convention collective (CN) est perçu à juste titre par les travailleurs sur les chantiers comme le résultat de leur lutte. Concernant la flexibilité, l’accord ne fait qu’expliciter dans la CN les dispositifs qui y existaient déjà avant sa dénonciation. Si la même flexibilité qui avait déjà été perçue comme problématique en 2005 continue donc à déployer ses effets, on est très loin des revendications patronales de 80 heures flexibles supplémentaires. Son application dépendra, comme avant, de la capacité de contrôle syndical sur le terrain, qui est, on le sait, très différente d’une région à l’autre.
De 1993 à 2006, les salaires réels de la construction ont pratiquement stagné (+3,3% sur 13 ans en termes réels), soit plus lentement que dans le secteur bancaire (+15,1%), l’industrie pharmaceutique (+13,4%), l’hôtellerie (+5,5%) ou le commerce de détail (+5,4%). Ainsi, les majorations obtenues par le projet d’accord – +2,35% en 2008 et +2% en 2009 – ne compensent pas ce retard. Sans compter qu’elles seront sans doute largement mangées par l’inflation, qui a atteint 2% en décembre 2007 (en rythme annuel). Cette concession salariale des patrons n’est-elle pas somme toute bien modeste pour une branche dont les affaires marchent aujourd’hui très fort ?
Encore une fois, l’importance de l’accord réside dans le fait qu’il a repoussé l’attaque patronale en remettant en place l’instrument que les travailleurs, et non seulement du bâtiment, considèrent être le seul rempart contre le dumping, et ceci sans aucun démantèlement. Il est vrai que l’accord salarial n’est pas spectaculaire, et il l’est encore moins comparé aux revendications prononcées par l’USS l’année dernière de 3 à 4%. Mais il doit être mis en relation non seulement avec la revendication patronale de n’accorder dorénavant que des augmentations individuelles, mais aussi avec l’augmentation prévue des salaires conventionnels de 3% pour 2008, ainsi que de l’augmentation supplémentaire pour les travailleurs payés à l’heure de 2%. Pour les catégories les moins payées, comportant notamment les travailleurs temporaires et les permis L, l’augmentation sera donc de 5%, ce qui est un bon résultat, notamment à Genève, où ces catégories sont surreprésentées.
Les commentaires journalistiques parlent beaucoup de victoire de la paix du travail ; cette thématique est d’ailleurs souvent reprise par les syndicats. Pourtant, la dérégulation du travail et le dumping salarial vont se poursuivre sur les chantiers, mettant à profit le travail temporaire et l’insuffisance des « mesures d’accompagnement »... Afin de répondre à de tels défis, comment les expériences de mobilisation accumulées au cours de l’automne dernier pourraient-elles être mises à profit pour développer une orientation et une pratique syndicales plus combatives entre deux échéances conventionnelles ou en vue de nouvelles négociations ?
La mobilisation a clairement montré que le syndicat est fort là où il se construit à travers le conflit. Le mouvement a non seulement réaffirmé la capacité d’autodéfense des travailleurs dans les régions traditionnellement combatives (Genève, Tessin), mais a aussi permis de réinvestir les lieux de travail dans des régions comme Lucerne ou Zurich, où sur le plus grand chantier d’Europe, la NFLA. Or, il serait fatal de se reposer sur la “paix du travail” en attendant la prochaine grande bagarre, qui viendra peut-être plus rapidement que nous ne le croyons : non seulement, il est loin d’être acquis que la SSE ratifie l’accord ; il faut surtout savoir que les patrons genevois hésitent à resigner la convention cantonale, dénoncée au même temps que la CN. L’accord genevois étant particulièrement favorable pour les travailleurs, ils iront jusqu’au bout de leur lutte, le cas échéant… Plus largement, il importe de généraliser ce qui a permis le succès des mobilisations, à savoir la présence quotidienne sur les lieux du travail, l’implication des travailleurs dans toutes les décisions prises au cours de la mobilisation, la constitution de réseaux de militants et la collaboration entre les différentes régions.
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