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Le commerce équitable connaît actuellement une vague de popularité. Les labels se multiplient, de plus en plus nombreux sont les magasins qui proposent des produits issus de ce commerce. Depuis quelques années, cette tendance s’est encore accentuée, à tel point que non seulement la grande distribution s’y est mise mais aussi, comble du paradoxe, des grandes multinationales de l’agroalimentaire comme Nestlé produisent une partie de leur matière première sous le label « commerce équitable ». Contrairement à la majeure partie du commerce mondial, le commerce équitable, qui garantit une juste rétribution, des conditions de travail acceptables et une couverture sociale, suscite l’enthousiasme et, selon ses adeptes, permettrait le passage d’un mauvais commerce mondial à un bon commerce mondial.
Les disfonctionnements du commerce mondial
Depuis la fondation de l’OMC en 1995 et l’introduction du dossier agricole dans les prérogatives de celle-ci, les pays en voie de développement se sont vus forcés d’ouvrir leurs marchés aux produits agricoles du Nord, alors que la protection de leurs agricultures, à travers des barrières tarifaires, passait jusque-là par la garantie de pouvoir se protéger du dumping international. Parallèlement à cela, la réduction drastique des subventions aux agriculteurs, considérées comme une « distorsion au commerce », a encore aggravé une situation précaire pour les familles paysannes. Avec des revenus en constante baisse, parfois insuffisants pour leur garantir une vie digne, les paysans sont de plus en plus nombreux à quitter leurs exploitations et à s’engager comme ouvriers agricoles dans des grandes monocultures de café, de coton ou de cacao, ou à s’exiler en ville. Les cultures vivrières sont ainsi abandonnées au profit des grandes monocultures destinées à l’exportation. Ce mécanisme s’avère très dangereux car, non seulement des régions entières se retrouvent dépendantes au niveau de la nourriture et désertifiées par l’arrêt des cultures mais, en plus, avec la chute du cours de leurs produits d’exportation, l’importation est de plus en plus difficile. La conséquence directe est une précarisation accrue et des famines de plus en plus nombreuses qui touchent, selon les chiffres de Via Campesina, plus de 600’000 personnes.
Changer le monde en consommant équitable ?
Au vu de ces dysfonctionnements, le commerce équitable semble prometteur de changement et d’amélioration de la condition paysanne mondiale : rémunération plus élevée des petits producteurs, gage d’élévation sociale et respect des normes du BIT (Bureau international du travail). Actuellement, il est possible d’estimer qu’environ 1 à 3 millions de paysans vivent mieux grâce au commerce équitable. Sur un total de plusieurs centaines de millions, ce n’est qu’une goutte d’eau. Est-ce que, en transformant tout le commerce international classique en commerce respectueux des règles élémentaires de travail et garantissant un revenu minimum vital aux paysans, la précarité, qui touche les sociétés paysannes, serait éliminée ?
Pour différentes raisons, il est possible d’en douter. Tout d’abord, la transformation des produits se fait toujours dans les pays industrialisés : ainsi, la part de la valeur ajoutée la plus importante est captée par les grandes multinationales. Les petits producteurs ne sont pas maîtres de la filière de production et se trouvent ainsi exclus des bénéfices que celle-ci rapporte. D’autre part, la question de la possession de la terre est également fondamentale : celle-ci appartient à des grands producteurs et les petits paysans ne la possèdent pas. Tant que ces derniers resteront des ouvriers agricoles dépendants des grandes exploitations, leur situation ne s’améliorera pas. D’autre part, dans le commerce équitable, la logique reste tournée vers l’exportation et cela au détriment d’une agriculture vivrière. Finalement, à travers des questions comme la privatisation de l’eau et des semences, les paysans se retrouvent, une fois de plus, dépendants des multinationales du Nord.
À travers ces quelques points, on comprend que la logique du commerce mondial n’est pas transformée par le passage d’un commerce classique à un commerce équitable. À un niveau plus politique, le commerce équitable nous permet d’analyser un changement qui est en cours depuis quelques années dans nos sociétés : le passage de la notion de citoyen-ne à celle de consommateur-trice. Or ce « nouveau pouvoir », si souvent considéré comme le pouvoir capable de transformation de la société, est basé sur la capacité économique des gens et n’a donc rien d’égalitaire ou de démocratique. D’autre part, l’acte de consommation est un acte individuel. Or, pour nous opposer à des politiques profondément injustes, il ne faut pas en rester à des actes individuels. Les distorsions du commerce et la suprématie des multinationales doivent être combattues par des luttes collectives, notamment en soutenant des luttes paysannes ou des luttes syndicales qui visent directement à améliorer les conditions des artisans, ouvriers ou paysans. Une réelle transformation du monde ne passera que par ces luttes et par notre soutien à elles.
Le commerce équitable, s’il est important car il soutient réellement des familles paysannes, ne transforme pas le système du commerce mondial. Celui-ci reste avant tout un système profondément asymétrique et injuste qui permet aux richesses de s’accumuler entre les mains d’une élite économique, largement soutenue par les gouvernements du Nord ou du Sud qui y sont liés et par des institutions internationales comme l’OMC. Tant que nous ne sortirons pas de cette logique d’expropriation et de captation des richesses, aucun changement n’est réellement possible.
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