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Les 9 et 10 novembre 2010 a eu lieu à Genève une rencontre sous le titre "Global AgInvesting Europe 2010". Organisé par Soyatech, une firme de consulting et de recherche dans le domaine de l’agrobusiness, cette rencontre avait pour but d’informer des investisseurs potentiels sur les multiples opportunités de l’agriculture globalisée. Managers de fonds, experts et dirigeants de l’agro-industrie présentaient les perspectives alléchantes de l’investissement dans la terre et la production agricole devant un public sélect (l’entrée coûtait 1’995 dollars).
Or depuis quelques années, de nombreuses organisations pointent le doit sur un phénomène relativement nouveau, mais qui se répand à grande vitesse depuis la crise alimentaire et financière de 2008 : l’accaparement de terres arables (“land grabbing” en anglais). Il s’agit de l’achat ou de la location de terres, surtout dans les pays du Sud mais également dans l’Europe de l’Est, par des gouvernements étrangers ou des investisseurs privés, pour la production de nourriture ou d’agro-carburant destinés à l’exportation. L’étendue des terres concernées est énorme. Entre octobre 2008 et juin 2009, par exemple, on dénombre 463 projets pour un total de 47 millions d’hectares de terres, soit déjà en exploitation, soit au stade de développement initial. La majorité de ces terres sont situées en Afrique subsaharienne [1].
Ces accaparements se réalisent souvent dans des régions où les registres fonciers sont inexistants – c’est le cas en particulier en Afrique - et où l’État estime que les terres convoitées sont vides ou sous-exploitées. Les paysans qui cultivent ces terres sont parfois chassés par la force, comme par exemple récemment au Kenya où des militaires sont intervenus pour les faire partir. Les éleveurs nomades sont des victimes particulièrement vulnérables. Les cultures pratiquées sur les terres accaparées sont mécanisées, utilisent beaucoup d’eau et de pesticides et parfois des semences génétiquement modifiées. Elles occupent les terres les plus fertiles et les rendent impraticables pour les cultures vivrières. En bradant ces terres, les gouvernements bafouent le droit à l’alimentation de la population et le droit à la souveraineté alimentaire. Les problèmes de la faim sont aggravés.
Le phénomène se caractérise aussi par un manque de transparence. Même la Banque Mondiale ne peut obtenir toutes les données qu’elle souhaite. Certaines entreprises refusent de communiquer des informations sur leurs investissements et des gouvernements préfèrent se taire quand on les interroge sur des projets sensibles. Plus important encore, les habitants des pays concernés ne sont en général pas au courant des bradages de terres et dépendent en large partie des informations des ONG internationales pour organiser la résistance.
Les États qui accaparent des terres visent à assurer leur sécurité alimentaire en produisant de la nourriture directement dans un autre pays. Ils évitent ainsi la dépendance du marché mondial, marché qui peut connaître de fortes variations de prix. Les plus importants sont les États du Golfe, la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Plus récemment, l’Inde se lance également. Parmi les pays cibles qui bradent leurs terres on trouve la Thaïlande, l’Indonésie, le Mozambique, l’Ouganda, le Zimbabwe, le Soudan, l’Éthiopie et bien d’autres. Les gouvernements accueillent les investissements à bras ouverts ; ces investissements sont sensés apporter la modernisation de l’agriculture, des devises et des emplois mais, en réalité, ils apportent souvent en premier lieu l’enrichissement des gens au pouvoir.
A côté des États, les investisseurs privés jouent un rôle de plus en plus important. Depuis la crise financière de 2007, les possibilités de placements rentables sont devenues rares ; d’où l’intérêt grandissant pour l’investissement dans l’agriculture. Ce secteur devient ainsi l’un des derniers à être investi par la finance. Comme le montre une étude récente [2] , ce sont surtout des fonds de capital-investissement (ou “private equity”) qui achètent des terres à grande échelle dans des pays du Sud. Le “private equity” sont des fonds possédant des entreprises ou part d’entreprises non cotées en bourse, acquises parfois à l’aide d’un important endettement. Souvent créés par d’anciens golden boys issus des grandes banques d’affaire, ces fonds spéculent sur la demande croissante de céréales, fruits, légumes, viande et agro-carburant. Y investissent des individus très fortunés, mais également quelques grandes banques. Des “Hedge funds” (fonds spéculatifs) ou encore d’autres fonds d’investissement sont également actifs dans le domaine.
Un exemple : Addax Bioenergy en Sierra Leone [3] .
Cette entreprise, basée à Genève, a loué - pour un prix dérisoire- pour une durée de 100 ans 12’500 hectares de terres en Sierra Leone pour produire de la canne à sucre, source d’agro-carburant destiné à l’Europe. Sur ces terres vivent environ 17’000 personnes cultivant riz, manioc et légumes. L’entreprise a fait une étude évaluant les risques pour la population et affirme que ceux qui vont perdre les terres seront dédommagés et que 4’000 emplois, dont la moitié saisonniers, seront créés. Le projet est présenté comme étant socialement et écologiquement durable. Or, la population risque néanmoins d’être perdante, car le salaire d’un ouvrier ne suffit pas pour nourrir une famille, tandis que la terre le permettait. Dans un pays gangrené par la corruption, le dédommagement des paysans est facilement détourné. De nombreuses personnes devront trouver de nouvelles terres, ce qui risque de générer des conflits avec d’autres populations et d’augmenter la déforestation. À noter que l’entreprise vise un retour sur investissements de l’ordre de 15%. Sierra Leone est un des pays les plus pauvres du monde.
Grâce à des ONG, le problème d’accaparement de terres commence à être plus largement débattu. Quelques investisseurs en sont conscients et prennent soins de donner à leur projet un certain vernis écologique et social. La Banque Mondiale a établi un code de conduite qui devrait en principe protéger la population des effets négatifs. Mais son application sur le terrain s’avère extrêmement problématique.
Lors de la rencontre Global AgInvesting début novembre à Genève, une vingtaine d’organisations, dont attac, ont participé à une action paysanne devant l’Hôtel Intercontinental, mise sur pied par Uniterre. Deux tracteurs avec des bottes de paille enveloppées dans d’immenses billets de dollars en plastique ont été stationnés à l’entrée de l’hôtel et des slogans ont été scandés. Si les managers et investisseurs ne sont bien sûr pas sortis pour s’expliquer, ils ont néanmoins reçu le message. Il est primordial de suivre à l’avenir de très près ce qui se passe dans le domaine de l’accaparement des terres, car les enjeux sont énormes.
Parmi les nombreux sites internet, en voici deux : http://farmlandgrab.org/, http://www.grain.org/accueil/
Christine Dellsperger
[1] Grain, septembre 2010, A contre courant, Le rapport de la Banque Mondiale sur l’accaparement des terres : au-delà du rideau de fumée.
[2] Claudia Apel, Antonio Tricarico, The vultures of Land Grabbing, Campagna per la reforma della Banca Mondiale, Merian Research. Voir également www.crbm.org
[3] Cet exemple figure dans la publication Repères, janvier 2010, de Pain pour le prochain.
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