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La grande manifestation contre le sommet du G8 à Heiligendamm, le samedi 2 juin, a de nouveau été émaillée d’incidents violents avec la police. Il est temps de s’interroger sérieusement sur l’origine de ces violences, et sur la manière de les limiter. La grande opération pacifique de blocage de routes, organisée en fin de semaine, peut fournir des pistes à cet égard.
La manifestation qui ouvrait le contre-sommet du G8, le samedi 2 juin à Rostock, a une fois encore été émaillée d’incidents violents entre la police et une minorité de manifestants. Il n’en fallut pas plus pour que la plupart des grands médias consacrent, pendant plusieurs jours, l’essentiel de leur couverture à ces incidents, ignorant pour la plupart les nombreuses critiques et alternatives portées par les opposants au G8.
Au-delà d’un évident débat de stratégie, il faut s’interroger sur l’origine réelle de ces incidents violents. Car la réponse est loin d’être aussi simple qu’il y paraît. Tout d’abord, elle dépend beaucoup d’un contexte de tension qui a précédé la manifestation. Ensuite, il faut bien comprendre qu’elle n’a rien à voir avec un soi-disant « black block » : en réalité, on ne sait pas qui sont les « casseurs », ni quelles sont leurs motivations. D’autre part il est presque impossible de savoir qui, des policiers ou des manifestants, commet la « première » provocation. L’attitude de la police doit aussi être critiquée. A Rostock le 2 juin elle fut clairement maladroite (présence massive et trop visible, charge parmi des manifestants « pacifiques »â€¦), voire même ambiguë. Ainsi, le premier jour des blocages routiers, au moins un policer infiltré parmi les manifestants, et jouant le rôle d’« agent provocateur », a été formellement reconnu et démasqué !
D’un autre côté, on a pu constater que les organisateurs étaient complètement démunis pour répondre à ces incidents. Ceux-ci ont d’ailleurs engendré un débat nourri, entre les manifestants, sur le recours à la violence. Ce débat s’est poursuivi durant toute la semaine, dans les trois vastes campements autogérés qui abritaient les participants au contre-sommet. Il a très utilement influencé le déroulement pacifique de la seconde action d’éclat de la semaine : le blocage des routes donnant accès à la zone du sommet officiel, par des milliers de manifestants, pendant deux jours et deux nuits. L’expérience acquise lors de cette action originale pourrait utilement inspirer les militants altermondialistes, pour éviter la répétition d’épisodes violents lors de prochaines manifestations.
Le débat porte sur la stratégie : la plupart des manifestants regrettent que les images de violence s’imposent dans les médias, et donnent au mouvement une réputation peu flatteuse, faisant passer au second plan les motivations politiques et les argumentaires. Du coup, ne serait-il pas plus sage de favoriser des manifestations entièrement pacifiques ? D’un autre côté, beaucoup considèrent qu’il est normal de répondre aux violences policières. Mais qui a jeté la première pierre ? Le plus souvent, c’est impossible à savoir. Et les photos spectaculaires de « casseurs » font passer à la trappe les argumentaires nuancées.
Une violence qui a une histoire
Pour comprendre ces violences, il faut comprendre leur contexte. Tout d’abord, pour la grande majorité des manifestants, la violence initiale vient de l’Etat, de sa police, de son armée et de ses politiques. A cet égard, le sommet du G8 est emblématique, puisqu’il rassemble les gouvernements des pays les pus riches et les plus puissants. Ils sont impliqués dans les guerres et les politiques néolibérales qui déferlent sur la planète. Qu’il s’agisse de guerres en bonne et due forme, ou de politiques internationales qui provoquent famine et pauvreté, du refus d’annuler la dette du tiers monde, de l’organisation d’un capitalisme mondialisé, dévastateur pour les protections sociales, l’emploi, l’environnement… les contre-sommets sont conçus d’abord pour dénoncer cette violence officielle, jugée illégitime. Cette vision imprègne fortement les manifestants du contre-G8. Pour eux, l’Etat n’a pas de légitimité pour répondre violemment à ceux qui critiquent ses politiques violentes.
Le contexte de tension qui a précédé le sommet en est d’autant plus dommageable. Pendant des mois, le gouvernement allemand a renforcé le dispositif sécuritaire autour de la zone du sommet. Au début du mois de mai, des perquisitions ont même été effectuées dans une quarantaine de squats et locaux d’organisations de la gauche radicale, sous prétexte de « lutte contre le terrorisme ». L’arsenal judiciaire a également été renforcé à l’occasion des manifestations. La crainte de la répression du mouvement est donc une préoccupation largement partagée.
Enfin, les manifestants n’arrivent pas « vierges » au contre-sommet. Certains groupes de manifestants se retrouvent dans une certaine tradition de « l’action directe ». Les anti-fascistes allemands ont ainsi l’habitude d’en découdre physiquement avec les militants néonazis, dont ils cherchent à stopper les manifestations. D’autres (squatters, autonomes…) sont régulièrement victimes de répressions policières pas toujours douces.
Tout ceci ne signifie pas que les manifestants vont provoquer les violences. Mais il va suffire de peu de choses pour que le feu prenne aux poudres. Le jugement final sur la situation sera largement une question de point de vue. Et il dépend non seulement de ce qui s’est passé le jour même, mais aussi de l’expérience des mois et des années précédentes. Ceci n’excuse pas tous les débordements violents qui sont survenus le samedi 2 juin. Mais il faut bien voir d’où ils viennent. Ou plutôt, il faut voir… qu’on ne sait pas d’où ils viennent !
Le mythe du « black block »
Une bonne part de la confusion vient de l’appellation « black block ». Beaucoup croient que le « black block » serait une organisation à part entière, avec des membres et une idéologie claire, dont le but serait de commettre le maximum de grabuge. Il n’en est rien. En Allemagne, le « black block » désigne la rencontre temporaire de personnes habillées en noir, qui vont se regrouper dans le même « bloc » de la manifestation. Ce groupe rassemble des militants divers : anti-fascistes, anti-capitalistes révolutionnaires, anarchistes, autonomes... Ces militants ont leur place dans le mouvement altermondialiste.
Pour autant, le fait que la plupart des « manifestants violents » portent des vêtements noirs, des écharpes et des capuches, ne permet absolument pas d’incriminer le « black block » ni aucune de ses composantes ! En pratique, le samedi 2 juin un certain nombre de membres de ce « black block » ont d’ailleurs participé aux tentatives pour calmer le jeu (« désescalade ») lors des incidents.
En réalité, on ne sait pas qui sont les « casseurs », ni quelles sont leurs motivations. S’agit-il de militants de la gauche radicale ? Ou d’individus non politisés mais désireux de « se frotter à la police » ? Ou de militants d’extrême-droite infiltrés pour semer le désordre ? Ou encore d’« agents provocateurs » de la police, dont le but serait de déclencher une répression sévère, voire de criminaliser le mouvement ? A ce stade il n’y a pas de réponse définitive à ces questions. La balle est donc dans le camp des organisateurs, qui devraient s’arranger pour contenir d’éventuels débordements.
Du côté des organisateurs,
A cet égard, le bât blesse. Il y avait bien un consensus entre les organisateurs allemands pour un déroulement pacifique de la manifestation d’ouverture et de la semaine du contre-sommet. Ce consensus, très large, allait des ONG’s humanitaires jusqu’aux groupes de la gauche radicale, en passant par Attac, certains syndicats, les églises progressistes (qui participent au mouvement en Allemagne) et bien d‘autre mouvements sociaux.
Mais ce consensus reposait sur une certaine naïveté, voire une certaine hypocrisie. Pour éviter de faire voler la coalition en éclats, la question d’une éventuelle réaction des organisateurs à des événements violents n’a pas vraiment été abordée. Il était pourtant irréaliste de croire qu’un consensus entre organisations, aussi large fut-il, suffirait à prévenir les actions d’individus ou de groupes non affiliés, mais bien décidés à en découdre.
Les blocages de routes
C’est ici que la seconde grande action d’éclat de la semaine pourrait apporter des réponses. Au cours de cette action, des milliers de manifestants ont réussi à bloquer pacifiquement, pendant deux jours et deux nuits, les routes menant à la zone du sommet officiel. Passant à travers champs et forêts, de longues colonnes de manifestants ont pu aisément déborder le dispositif policier autour de la « zone rouge ». L’organisation extrêmement éclatée de l’opération a empêché la police de concentrer efficacement ses forces.
L’expérience restera sans doute inoubliable pour beaucoup. Il y avait un sentiment presque euphorique à voir ces lignes de centaines de manifestants à travers champs, qui convergeaient ou se séparaient suivant la nécessité. C’était chaque fois un incroyable soulagement quand on voyait réapparaître un cortège, puis un autre… alors qu’une minute plus tôt on se sentait seuls et démunis. Beaucoup ont pu ici ressentir physiquement la force d’une multitude unie.
Le succès de l’opération reposait en grande partie sur l’organisation décentralisée en « groupes d’affinités ». Les manifestants étaient incités à se rassembler en groupe de 5 ou 10 personnes. Celles-ci veillent toujours à rester ensemble, tout en gardant leur place dans le plan général. Ils élisent un délégué qui participe aux discussions plus larges. Le tout permet une très grande souplesse sans perte de coordination.
A noter que si des petites échauffourées ont eu lieu en certains points avec la police, la plupart du temps les « lanceurs de pierre » ont été isolés ou contenus. A noter aussi que des manifestants habituellement habillés en noir ont changé de vêtements pour participer au déroulement pacifique de l’opération.
Un exemple pour la suite ?
Symbolique ou non, cette réussite est au moins la preuve qu’une action large et efficace peut être organisée sans violence et avec un minimum d’entraînement. Dès lors, ne pourrait-on pas imaginer, pour d’autres occasions, que de tels « groupes d’affinité » soient constitués et entraînés à des techniques simples de « désescalade » non violente ? Par la force de leur nombre, les manifestants pourraient alors intervenir pour neutraliser ou isoler d’éventuels « fauteurs de troubles » (quels qu’ils soient).
Une telle proposition ne manquera pas de provoquer de nombreux débats. Mais le mouvement altermondialiste ne peut plus continuer à laisser ses manifestations dégénérer à cause de groupes non identifiables. La préparation du contre-G8 de Rostock a demandé deux ans de travail à ses organisateurs. Il n’est pas acceptable qu’autant d’efforts soient ruinés en quelques heures à cause du comportement d’une minorité de manifestants aux motivations largement inconnues.
Ceci n’empêchera nullement de dénoncer la violence initiale la plus illégitime : celle qu’engendre les politiques menées par les Etats membres du G8 (entre autres).
Jean-Marie Coen, attac Belgique
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