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24 septembre 2006, le jour d’après : un « terreau fertile pour les batailles à venir »
[1] ?
On ne l’oubliera pas, ce lendemain du 24 septembre : c’était un jour de brouillard, pluvieux et maussade, trahissant la morosité ambiante. D’un côté, il y avait les réactions des convaincu-e-s, celles et ceux qu’on a entendu proférer des mots de déception, d’incrédulité, de honte. Ces gens qui, avec toute la force de leurs bons espoirs, croyaient encore à un sursaut de civisme, de solidarité, d’ouverture d’esprit du peuple suisse, ou du moins du bastion romand. Celles et ceux qu’on a vu atterrés par les résultats, la parole et l’élan coupés par les chiffres, le regard perdu dans le vide. Et puis il y avait le camps de l’UDC et de ses « caporaux » qui, se sentant renforcés par les scores dans leurs « discours de cantine » [2] très médiatiques et médiatisés, annonçaient du beau fixe au nouveau créneau de la justice suisse : la répression et la mise au pas de toute une partie de gens dérangeants, qu’ils soient étrangers ou indigènes, individus ou organisations.
Le 68% de ce 48% de la population suisse passée aux urnes, qui a donné carte blanche à cette politique xénophobe, a véritablement cru qu’un double oui lui permettrait de se protéger définitivement contre les « abus ». Et que l’on pouvait donc se mettre à l’abri, grâce à ces lois, des « faux-sse requérant-e-s », des « profiteur-euse-s » ou de toute vague déferlante de migrant-e-s. C’est en tout cas ce que Blocher et ses partisans faisaient miroiter au peuple suisse... Voilà que, seulement quelques jours après le 24 septembre, ces mêmes gens apprenaient qu’ils avaient été leurrés : l’UDC s’est empressée de déclarer haut et fort que les lois tout juste approuvées étaient insatisfaisantes pour résoudre le problème de l’immigration ! Belle découverte... Hélas, pas de cri « au scandale », « à la tromperie » de la presse ou du peuple, en découvrant que LA solution, toute simple, toute prête qu’on leur avait offert sur un plateau d’argent n’en était pas une. Ça doit encore être une histoire d’« honneur » qui fait que l’on ne peut pas s’avouer que l’on a ainsi été dupé... Qu’à cela ne tienne, l’UDC pousse encore plus loin la vague xénophobe : elle a en effet déjà annoncé vouloir s’attaquer aux naturalisations, pour y mettre un peu d’ordre et de propreté. Conséquence parfaitement logique, étant donné que l’obtention automatique du permis C après 10 ans sera tout prochainement brûlée avec l’accord de la majorité du peuple. Des biens si précieux, tels que l’autorisation d’établissement ou la nationalité suisse ne pouvant s’accorder à tout un chacun, il seront dès lors accordés seulement après jugement des autorités compétentes. Ce qui ouvre grand la porte à la subjectivité et donne libre cours aux interprétations personnelles. L’UDC a déjà donné quelques indications pouvant aider à juger de la « bonne foi » - dans les deux sens du terme - du/de la candidat-e, en citant des notions floues comme un « esprit » ou des « valeurs » européen-ne-s, ou encore une bonne « adaptation » au pays d’accueil qu’est la Suisse. Ce qui montre qu’ici, le débat sous-jacent est bien celui du « péril islamique ». Pour preuve, encore une déclaration fracassante de l’UDC qui se permet toutes les ardeurs : désormais elle s’érigera comme défenseur suprême de la primauté de l’Etat et de ses lois sur toute valeur ou croyance religieuse. C’est que récemment, elle a interpellé le Conseil fédéral afin d’agir de toute urgence pour préserver « les valeurs fondamentales démocratiques et chrétiennes en Suisse » [3]. Mais cela n’a évidemment rien à voir avec les propos récents de son conseiller fédéral lors du voyage en Turquie, qui se permet de s’estomaquer sur ces mêmes lois démocratiques lorsqu’il s’agit de lois antiracistes. Chercher le paradoxe... La défense des valeurs de la démocratie serait donc à sens unique, pour M. Blocher et ses courtisans.
Dans l’après-24 septembre, un autre camp se détache. Celui pour qui l’approbation d’une politique de durcissement de l’immigration était un « résultat attendu », malgré l’inévitable choc initial, tant il reflétait des « craintes endémiques d’une population qui, en particulier en Suisse, a toujours tenté de construire son identité au détriment des étrangers résidant ou non dans le pays. » [4]. Cependant, pour ce camp le 32% de la population votante a constitué un front d’opposition d’envergure inégalée dans les deux dernières décennies. Ce qui lui permet d’évoquer le succès de la campagne, tant la mobilisation a été l’une des plus impressionnantes que l’on ait vues récemment en Suisse, et les débats ont été d’envergure nationale. L’autre point de force de cette mobilisation est le fait qu’elle a permis de créer une large coalition regroupant différentes tendances politiques, des personnalités de tous bords et diverses organisations défendant les valeurs et les droits humains. Ce camps a réunit des femmes et des hommes qui, depuis des années, se battent dans différentes organisations et collectifs pour contrer la politique suisse en matière d’immigration et d’asile. Pour dénoncer les vrais abus, pour empêcher l’arbitraire d’une décision administrative d’avoir raison sur des destins humains. Ou pour décrier encore qu’il faut arrêter les mensonges au sujet de la « tradition humanitaire » suisse dans l’accueil des requérant-e-s d’asile puisqu’il s’agit plus, depuis une vingtaine d’années, d’une politique de renvoi et de dissuasion.
En s’approchant de ces militant-e-s, on découvre tout d’abord la détermination et le courage que de telles luttes ont demandé. Ensuite, on touche avec désolation et horreur à la réalité historique de l’immigration en Suisse. Pour ce qui est de l’asile, cette réalité est faite de « constantes restrictions » depuis les années 80, restrictions qui ont généré bien six aménagements et révisions successifs de la loi : procédures écourtées, introduction de la détention administrative, création des « procédures de non-entrée en matière », renvois immédiats, mesures de contrainte avec possibilités d’emprisonnement et autres mesures de pression, telles que retenues, interdiction de travail ou retrait d’assistance sociale. Toutes ces mesures restrictives ont été proposées par le Conseil fédéral et largement soutenues par les Chambres. Un Conseil fédéral qui s’est apparemment empressé de récupérer les dispositions proposées dans différentes initiatives xénophobes de l’UDC, à l’époque refusées de peu par le peuple [5]. Et pour ce qui est des immigré-e-s, on se souviendra des tristes initiatives de Schwarzenbach et de son parti républicain visant les immigré-e-s italien-ne-s et espagnol-e-s avec des statuts précaires. Vu leur échec, le pouvoir politique suisse a détourné le débat sur les immigré-e-s précaires européen-ne-s vers la très petite minorité que représentent les requérant-e-s d’asile et les réfugié-e-s, provenant de pays plus exotiques, avec soi-disant des réalités sociales et des valeurs très différentes des nôtres, difficilement compréhensibles. Ces étranger-ère-s d’un cercle plus éloigné, que l’on pouvait donc plus facilement récupérer pour bâtir l’épouvantail des « faux-sse réfugié-e-s », des « abuseur-euse-s », des « profiteur-euse-s », des « voleur-euse-s » - d’emplois, de revenus, de biens et d’argent, ou même de femmes (cf. en Italie, dans les rangs de la « Lega Nord » et de son aile la plus active, les « Camicie verdi », dignes héritiers fascistes de Mussolini, on utilise scandaleusement l’équivalence « étrangers extra-communauté » = violeurs de nos femmes). Si adhérer à ces positions et à ces pratiques fascisantes signifie « respecter les valeurs fondamentales démocratiques en Suisse », alors il existe toute une partie de la population qui peut librement déclarer ne pas les respecter . Et ne pas se reconnaître non plus dans un Etat qui, « vampirisé » par M. Blocher qui y dicte sa loi [6], construirait son pouvoir et ses préceptes sur ces « valeurs ». Pourra-t-on alors remettre en question l’« adaptation » de ces gens dans ce pays qui est le leur et affirmer qu’ils ne méritent pas leur nationalité suisse ?
Force est de constater que cela fait bien une vingtaine d’années que la politique suisse d’immigration est asservie aux dictats de l’UDC. Et la tendance actuelle n’est visiblement pas au changement...Même déchue des rangs du Conseil fédéral, l’UDC saura tyranniser la classe politique et par ce biais, exercer un pouvoir sur l’opinion publique. Si changement il y a, il viendra de ces forces prodigieuses, puisque réunies, qui se sont dégagées de la vaste mobilisation nationale durant la campagne du « 2xNON ». Il est donc hors de question de laisser entre les mains du Conseil fédéral et de l’Office des migrations (ODM) le soin de veiller à ce que l’application de ces lois se fasse avec humanité et dans le respect de l’autre, puisque les associations de migrant-e-s croulent sous les exemples d’aberrations, de décisions arbitraires et d’abus. Il devient dès lors impératif de continuer et de renforcer encore plus nos mobilisations et nos luttes. Pour inverser cette opinion de masse nourrie avec les généralisations, la désinformation, les mensonges. Afin de toucher tout un public de travailleur-euse-s qui s’est peu mobilisé derrière les syndicats, car trop fragilisé par la précarisation généralisées des conditions de travail, conséquence logique des politiques néolibérales ravageuses, et non pas de travailleur-euse-s étranger-ère-s « voleur-euse-s » d’emplois. Dans le but de maintenir et de prolonger cette coalition regroupant différentes tendances politiques et organisations, le projet de créer une structure qui veillerait sur la manière dont ces lois approuvées le 24 septembre sont appliquées, ainsi que sur leurs effets sur les migrant-e-s est en discussion - au niveau romand, mais aussi à visée suisse. Il s’agirait, en particulier, de relever, pour ensuite relater les conséquences de la sévérité accrue dans le traitement, les décisions et les réexamens des demandes d’asile. Sans oublier les durcissements des mesures de contrainte, des sanctions diverses et des mesures relatives au droit des étrangers. L’avenir des interventions au sujet de l’immigration se jouera sur ce terrain d’information : la transmission au large public des pratiques de répression que ces lois autorisent et des « cas » de migrant-e-s confrontés aux sanctions et aux refus. De vécus de migrant-e-s bien réels, et non une généralisation du « migrant-type », des destinées humaines qui permettront de donner à ces étranger-ère-s un visage familier.
[1] I. Türker , « Ismail Türker, un destin voué à la clandestinité », Le Courrier, 7 octobre 2006
[2] D. Estoppey, « Editorial. La conjuration des imbéciles”, Le Courrier, 7 octobre 2006
[3] Prise de position lors de la session d’automne du parlement à Flims
[4] C. Calame, « Vingt ans d’engagement politique : pour le respect du droit d’asile », in I. Schmidlin, Ch. Tafelmacher, H. Küng, La politique suisse d’asile à la dérive, SOS-Asile Vaud - Editions d’en bas, 2006
[5] C. Calame, op. cit.
[6] D. Estoppey, op. cit.
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